Tunisie : les difficiles procès de la dictature Ben Ali

A l\'ouverture du procès de Gabès (Tunisie), le 29 mai 2018, pour juger l’affaire Kamel Matmati, militant islamiste mort sous la torture en 1991. 
A l'ouverture du procès de Gabès (Tunisie), le 29 mai 2018, pour juger l’affaire Kamel Matmati, militant islamiste mort sous la torture en 1991.  (STRINGER / AFP)

Plusieurs procès (9, selon Libération) se sont ouverts ces derniers mois en Tunisie pour juger des responsables de la répression sous la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali. Les premiers d’une longue série, instruits par l’Instance vérité dignité (IVD), dont la démarche ne plaît pas forcément au pouvoir. Le processus est exceptionnel. Mais s’il peut aller jusqu’au bout, il va prendre des années…

Un premier procès s’était ouvert le 29 mai 2018 à Gabès (centre-ouest). Il s’agissait de juger l’affaire Kamel Matmati, militant islamiste mort sous la torture en 1991. Un procès qui s’est déroulé dans une salle comble. Mais en l’absence des accusés. Parmi eux : Zine el-Abidine Ben Ali, exilé en Arabie saoudite, son ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel et un ancien chef de la sûreté, Mohamed Ali Ganzoui.

D’autres procès se sont ouverts en juin à Nabeul, en juillet au Kef, à Sidi Bouzid. Les magistrats sont «cinq par chambre, formés (au processus de justice transitionnelle lancé après la révolution de 2011, NDLR) par les Nations unies», rapporte Libération.

A Gabès, ces juges ont prêté une oreille attentive aux différents témoignages et à la famille de Kamel Matmati.

«Trois policiers, Riadh, Mustapha et Anouar, ont commencé à le frapper brutalement avec des grands bâtons», a détaillé Ali Ameur, médecin membre du mouvement islamiste Ennahdha, arrêté en même temps que la victime et témoin de «trois à quatre heures» de tortures. «Je leur ai dit qu'il avait deux fractures au bras, (...) mais le chef d'unité, Samir Zaatour, a dit "il fait de la comédie" et il a commencé lui-même à le frapper jusqu'à qu'il perde connaissance», a poursuivi ce médecin. Il s'est excusé de ne pouvoir répondre à toutes les questions: les faits sont anciens. Et lui-même a été torturé à l'époque.

«L’absence des accusés est un vrai point négatif pour cette première séance. Elle en dit long sur la culture de l’impunité qui prévaut en Tunisie et sur la toute-puissance des sécuritaires», a souligné Amna Guellali, directrice du bureau de Human Rights Watch (HRW) en Tunisie, cité par le journal tunisien La Presse, sous la plume de notre consœur Olfa Belhassine. Lequel ajoute : «probablement est-ce la première fois dans une cour de justice tunisienne que l’on parle autant de torture». La suite du procès a été reportée une première fois au 10 juillet. Puis au 9 octobre.

Répression
Dans le même temps, le processus s’efforce de juger également les responsables présumés de la répression du soulèvement populaire qui a abouti à la révolution du 14 janvier 2011. Un soulèvement au cours duquel 338 Tunisiens ont été tués et 2174 autres blessés. Un procès s’est ainsi ouvert à Sidi Bouzid (berceau de la révolution de 2011), le 13 juillet, plus de six ans après les faits. Les juges doivent notamment se prononcer sur la culpabilité de onze personnes, dont à nouveau Zine El Abidine Ben Ali, son ex-ministre de l'Intérieur et des membres de la Garde nationale. Et ce pour la mort de Chawki Hidri, un ingénieur informatique de 43 ans, et de l'étudiant Mohamed Amari.

Manifestation à l\'extérieur du tribunal de Gabès le 29 mai 2018. Les manifestants portent le portrait de Kamel Matmati, militant islamiste mort sous la torture en 1991.
Manifestation à l'extérieur du tribunal de Gabès le 29 mai 2018. Les manifestants portent le portrait de Kamel Matmati, militant islamiste mort sous la torture en 1991. (STRINGER / AFP)

Là encore, aucun accusé ne s'est présenté à l'audience à la grande déception des proches des victimes.

«Petite victoire»
Pour autant, estime Libération, malgré ces absences et «un déroulé souvent bâclé», «il s’agit d’une petite victoire pour (ces) familles».

Auparavant, les crimes de la dictature avaient surtout été évoqués dans quelques médias ou lors des auditions publiques organisées à partir de 2016 par l'Instance vérité et dignité (IVD), créée deux ans plus tôt pour mener à bien ce processus de justice transitionnelle et solder les comptes des crimes du passé.

Lors des récents procès, on a pu assister au témoignage de policiers (parfois placés derrière des panneaux pour protéger leur anonymat). Des témoignages qui ont mis en lumière une culture de violence.

Un processus qui ne plaît pas à tout le monde
«Il est très rare d'avoir, lors des procès, des témoignages venant de l'intérieur de la machine sécuritaire», souligne Amna Guellali, cité par l’AFP. «Le déni, l'absence de remords, la banalisation de la violence tracent un portrait en creux» du système répressif, note-t-elle. «L'audience (de Gabès) a révélé par exemple l'existence de rapports minutieux: cela montre que tout le monde savait», poursuit Mme Guellali.

Pour autant, «le grand public (…) ne porte que peu d’intérêt à ces procès dont il n’est, la plupart du temps, même pas au courant», constate Libération.

Dans l’avenir, le processus risque de traîner en longueur. Les dénouements des procès «ne sont pas attendus avant des années», note Libé. Par ailleurs, le travail de l’IVD ne plaît pas à tout le monde au sein du pouvoir, notamment au sein du parti Nidaa Tounès, où l’on trouve des partisans de l’ancien régime. De nombreux obstacles sont dressés devant l’instance. Et la personnalité clivante de sa présidente Sihem Bensedrine, contestée, n’arrange pas les choses.
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