La journaliste Olfa Belhassine sur le retour du mariage coutumier en Tunisie

Tunisiennes en niqab tenant des affichettes devant le tribunal de la Manouba, près de Tunis, en solidarité avec des étudiantes portant le voile islamique, pendant le procès du doyen de la faculté locale (3-1-2013). 
Tunisiennes en niqab tenant des affichettes devant le tribunal de la Manouba, près de Tunis, en solidarité avec des étudiantes portant le voile islamique, pendant le procès du doyen de la faculté locale (3-1-2013).  (AFP - FETHI BELAID)

En Tunisie, la pratique du mariage coutumier (orfi) connaît un développement important sans que l’on puisse donner de chiffres fiables sur le phénomène. Un phénomène, répandu notamment dans les milieux salafistes, sur lequel Olfa Belhassine, qui travaille à «La Presse de Tunisie», a longuement enquêté. Ses articles lui ont valu le prix du Centre de la femme arabe.

Qu’est-ce exactement que le mariage orfi ?
Dans le passé, c’était le mariage de deux personnes consentantes, pratiqué devant deux témoins, surtout dans les contrées rurales reculées. Il était reconnu de tous, notamment parce qu’il donnait l’occasion de faire la fête. Mais il restait oral, puisque l’état-civil n’existait pas. Dans les villes, où il commençait à y avoir des archives, on avait tendance à le dénigrer. On préférait déjà l’institution civile : je me souviens de ma grand-mère qui me montrait avec fierté son contrat de mariage.

Aujourd’hui, le mariage coutumier, présenté par ses défenseurs comme religieux, unit en toute discrétion un homme et une femme, à l’insu de leurs familles, toujours devant deux témoins. Problème : il est illégal.

Il a en effet été interdit en 1956 par le «père» de l’indépendance, Habib Bourguiba. Le couple qui y a recours est passible de trois mois à un an de prison, et d’une amende. La loi interdit aussi la polygamie et la répudiation. Auparavant, il suffisait que le mari dise à sa femme trois fois «Je te répudie» pour que le couple soit dissout. La loi a par ailleurs élevé l’âge du mariage à 18 ans pour les filles. Celles-ci étaient parfois mariées à l’âge de 12 ans.

A partir des années 60, l’union orfi est surtout restée cantonnée à une minorité d’hommes aisés qui pouvaient ainsi pratiquer la polygamie en secret. C’était ainsi le moyen d’affirmer, sous un prétexte religieux, une sexualité libre, très difficile en Tunisie où il y a beaucoup de pressions. Il suffisait d’aller au Caire chez un notaire islamique.

Dans la Tunisie d’aujourd’hui, ce genre d’union s’inscrit dans une sorte de libération des mœurs. Elle concerne beaucoup les jeunes qui ont besoin de cette ouverture pour passer à l’acte. De plus, elle est simple, économique et se pratique sans cérémonie.

Mais c’est aussi une pratique importée de l’étranger et propre à l’école wahhabite. Elle est défendue par de nombreux dirigeants du parti islamiste Ennahda, qui l’ont ramenée de leur exil, notamment dans les pays du Golfe.   

Il faut bien voir qu’elle s’établit sur un contrat bidon, sans aucune valeur juridique. Ni religieuse. Comme me l’a expliqué au cours de mon enquête le Cheikh Féri El Béji, imam d’une mosquée à la Manouba, près de Tunis, il manque au mariage coutumier un fondement essentiel : le fait qu’il soit rendu public. Il cite ainsi un hadith (parole, NDLR) du prophète : «Ce qui distingue l’union licite de l’union illicite, c’est le tambour et les chants». En clair, le tambour et les chants de la fête, absente d’un mariage coutumier.

Aujourd’hui, pourquoi le mariage orfi se développe-t-il ?
Après la révolution, on a assisté à un relâchement de l’autorité de l’Etat. Avant, on avait peur de transgresser la loi. Tout se passait donc dans la clandestinité. Aujourd’hui, cette peur n’existe plus.

La ministre des Affaires de la femme et de la famille saluant le président Moncef Marzouki (au centre) le 24 décembre 2011 au palais de Carthage à Tunis.
La ministre des Affaires de la femme et de la famille saluant le président Moncef Marzouki (au centre) le 24 décembre 2011 au palais de Carthage à Tunis. (AFP - FETHI BELAID)

Dans le même temps, le phénomène s’est répandu dans le climat conservateur ambiant, notamment chez les étudiants salafistes. Le pouvoir du parti islamiste Ennahda laisse faire, malgré ses dénégations. Là encore, il a un double langage et l’on assiste à de nombreuses manipulations. Il n’y a qu’à voir les propos de la ministre des Affaires de la femme et de la famille, Sihem Badi. En février 2012, elle déclarait que «Le mariage coutumier s’inscrit dans le cadre des libertés personnelles». «La femme est libre de choisir la forme d’engagement qui lui convient», ajoutait-elle. En novembre de la même année, elle se rétractait en expliquant qu’«il faut être intransigeant» et faire appliquer la loi.

On confond religion et mariage. Ce n’est pas un hasard si Ennahda veut faire inscrire le droit au mariage dans la Constitution, alors que c’est un droit privé. Pour les islamistes, le mariage, c’est la norme.

Là encore, ces derniers s’appuient sur une société très conservatrice pour qui le mariage est sacré. Il faut voir que selon le Coran, seule cette institution permet à un individu de devenir vraiment musulman. La société n’envisage pas d’autres formes de relations homme-femme.
 
Au-delà, cette affaire entre dans une stratégie politique et culturelle d’islamisation de la société. Là, comme dans d’autres domaines, les gens subissent des lavages de cerveau. Ils sont embrigadés. Le même type d’embrigadement qui a conduit, selon certains chiffres, quelque 2000 Tunisiens à partir se battre en Syrie.
 
Quels risques le mariage coutumier représente-t-il?
Il représente surtout un risque pour la femme qui perd tous ses droits. De leur côté, les enfants nées d’une union illégitime ne peuvent plus hériter. 

Le mariage orfi a provoqué de nombreux drames. Souvent quand les femmes sont enceintes, elles sont «répudiées». J’ai ainsi entendu parler d’une jeune fille qui a été violentée par son «mari». Il l’a séquestrée pendant une semaine au cours de laquelle ses copains ont abusé d’elle.

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