De fausses pages Facebook, gérées par une société israélienne, visent la Tunisie

Page Facebook sur un ordinateur (13 mars 2019)
Page Facebook sur un ordinateur (13 mars 2019) (AFP - JAAP ARRIENS / NURPHOTO)

Certains des 265 "faux comptes", pages et groupes supprimés en mai 2019 par Facebook sur sa plateforme et celle d'Instagram, se concentraient sur la Tunisie. Dans le pays, on s’interroge.

Facebook a supprimé 265 "faux comptes", pages et groupes sur sa plateforme et celle d'Instagram, dont les contenus concernaient notamment la vie politique de plusieurs pays africains : la Tunisie, mais aussi le Nigeria, le Sénégal, le Togo, l’Angola, le Niger... Le groupe américain a pointé les "faux comportements coordonnés" (coordinated inauthentic behavior) de leurs créateurs localisés "en Israël". A Tunis, l’affaire suscite un certain émoi. On y voit parfois une attaque contre le Premier ministre, Youssef Chahed, probable candidat à la prochaine présidentielle, qui aura lieu en novembre 2019.

"Les personnes derrière ce réseau ont eu recours à de faux comptes (...) pour diffuser leurs contenus et accroître artificiellement leur audience", a expliqué Facebook. Elles se faisaient notamment passer "pour des médias locaux" des pays visés et "publiant de prétendues fuites concernant des personnalités politiques". Ont ainsi été postées des informations liées aux élections dans les différents pays et critiquant diverses personnalités politiques, selon Facebook, qui publie trois exemples rédigés en français.

Des dizaines de milliers de followers

Le journaliste américain Andy Carvin a publié sur son compte Twitter des posts concernant la Tunisie. Deux de ces posts, mis en ligne en janvier 2019, mettaient sur le même plan l’actuel Premier ministre, Youssef Chahed, chef d’un gouvernement démocratiquement élu, et l’ancien dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, "dégagé" (comme on disait alors en Tunisie) par la révolution du 14 janvier 2011.

Ces pages auraient recueilli des dizaines de milliers de followers. Problème : on pouvait y repérer des erreurs grossières. Exemple : des tweets censés promouvoir le tourisme en Tunisie avec des photos prises au Maroc et en Turquie, selon Andy Carvin.

Poussée d’Archimedes

Derrière ces comptes figure, selon Facebook, une société israélienne, Archimedes Group, dont le site internet est désormais inaccessible. Celle-ci "se présente comme une société fournisseuse d’outils électoraux", rapporte Le Monde. "Son PDG, Elinadav Heymann, a longtemps travaillé dans la politique. Après un passage dans l’armée de l’air israélienne, il a dirigé de Bruxelles le lobby pro-israélien European Friends of Israel, inactif depuis plusieurs années, et également travaillé comme consultant politique", précise le quotidien français

Reste à savoir pourquoi la Tunisie était visée… Un site comme tunisienumérique estime carrément que, par ce biais, "Israël intervenait dans les affaires internes et élections de plusieurs pays dont la Tunisie", ce que n’a pas dit Facebook. Pour Nawaat, "la Tunisie n’est clairement plus épargnée par les campagnes massives de désinformation à l’ère du trollage et des fake news. Objectif : semer la division, défigurer l’espace public et influencer les électeurs potentiels via des campagnes clandestines menées sur les réseaux sociaux." A l’approche des élections présidentielle et législatives (qui auront lieu à l’automne 2019), "la Tunisie n’est pas à l’abri" de telles campagnes, commente le quotidien francophone La Presse qui, comme tout un chacun, se demande qui sont les commanditaires.


Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, salue ses partisans lors du congrès fondateur de son parti, Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 1er mai 2019 à Tunis.
Le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, salue ses partisans lors du congrès fondateur de son parti, Tahya Tounes (Vive la Tunisie), le 1er mai 2019 à Tunis. (AFP - YASSINE GAIDI / ANADOLU AGENCY)

Le site kapitalis.com ne croit pas que l’Etat d’Israël figure "derrière les campagnes orchestrées contre M. Chahed, qui cherchent à faire tomber son gouvernement et à faire baisser sa popularité". D’autant que le Premier ministre (dont les relations sont notoirement tendues avec le président sortant Béji Caïd Essebsi) "n’est pas particulièrement hostile à Israël" : "Il ne gère pas directement la politique étrangère de la Tunisie et (…) s’est illustré aux yeux des Israéliens en nommant un ministre de confession juive, à la tête du ministère du Tourisme et de l’Artisanat".

Pour le ministre en question, René Trabelsi, interviewé par La Presse, "ce n’est pas une campagne israélienne. (…) (Le responsable, NDLR) est une société basée en Israël, mais elle n’a pas le droit de travailler pour une société israélienne ou pour un gouvernement israélien (…). Elle reçoit des bons de commande pour un objectif précis et elle agit. (…) Dans le cas d’espèce, le chef du gouvernement dérange et on veut le faire tomber." René Trabelsi ajoute : "Le bon de commande a été émis par des Tunisiens qui veulent casser ce gouvernement. A l’étranger, ces pratiques sont connues ; en Tunisie, c’est nouveau. J’ai entendu dire que celui qui est derrière cette affaire a commandé une dictature pour la Tunisie."

L’analyse de Kapitalis.com est à peine différente : "L’affaire a une dimension géopolitique" et "les attaques contre Youssef Chahed visent à ternir son image (…) et à préparer le terrain à un autre candidat à la prochaine présidentielle". Lequel ? Mystère…

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