Tunisie. "Le véritable gourou du pays, c'est le président d'Ennahda"

Rached Ghannouchi, le président du parti islamiste Ennahda, le 20 février 2013 à Tunis (Tunisie).
Rached Ghannouchi, le président du parti islamiste Ennahda, le 20 février 2013 à Tunis (Tunisie). (FETHI BELAID / AFP)

Hamadi Jebali jette l'éponge. Le politologue Mohamed Kerrou revient, pour francetv info, sur la crise politique et le rôle du président du parti islamiste au pouvoir, Rached Ghannouchi. 

Hamadi Jebali jette l'éponge. Le Premier ministre tunisien, qui a démissionné mardi, a refusé jeudi 21 février de se succéder à lui-même. "Ennahda annonce que Hamadi Jebali s'est excusé de ne pouvoir accepter son offre d'être le candidat du parti au poste de chef du gouvernement", a indiqué le parti islamiste, première formation du pays aux élections de 2011, dans un communiqué. Cette annonce enfonce un peu plus la Tunisie dans la crise politique déclenchée par l'assassinat de Chokri Belaïd, le 6 février 2013.

Quelles sont les conséquences de cette décision pour la jeune démocratie tunisienne ? Francetv info a posé la question à Mohamed Kerrou, professeur de politique comparée à l'université de Tunis-El Manar.

Francetv info: Comment expliquez-vous ce refus d'Hamadi Jebali ?

Mohamed Kerrou : Il avait posé ses conditions pour assumer un second gouvernement. Il demandait un gouvernement réduit, "à l'abri de tout tiraillement politique" et l'organisation de nouvelles élections dans des délais brefs. Ces conditions ont été refusées par le conseil de la Choura [l'instance qui gouverne le parti Ennahda, parti dont Hamadi Jebali est le numéro 2]. Par conséquent, il ne veut plus de la charge de Premier ministre. 

Malheureusement, il part au moment où il devenait un homme d'Etat. C'est le seul, au sein du parti Ennahda, qui est vraiment responsable, politiquement parlant. Il reconnaît qu'il y a un Etat qui fonctionne en Tunisie, alors qu'Ennahda a plusieurs fois critiqué l'administration. 

Hamadi Jebali, le 19 février 2013 à Tunis (Tunisie).
Hamadi Jebali, le 19 février 2013 à Tunis (Tunisie). (FETHI BELAID / AFP)

La Choura d'Ennahda doit décider jeudi soir du nom de son nouveau candidat au poste de Premier ministre. Quatre personnalités sont sur les rangs : le ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh ; le ministre de l'Agriculture, Mohamed Ben Salem ; le ministre de la Justice, Noureddine Bhiri ; le ministre de la Santé, Abdellatif Mekki. Comment les situez-vous politiquement ?

Ils ont un discours radical. A la limite, Ali Larayedh a, comme Hamadi Jebali, le sens de l'Etat. Il a été à l'épreuve du pouvoir, il a la responsabilité de la sécurité intérieure du pays et, même s'il a commis des bavures, il a été le premier à parler de guerre contre les mouvements salafistes. En ce qui concerne les autres, je ne vois pas dans leurs déclarations l'esprit de conciliation nécessaire pour être Premier ministre. On est le Premier ministre d'un pays, pas d'un parti.

Le choix de Nourredine Bhiri [qui a obtenu le plus grand nombre de voix au sein de la Choura la semaine dernière] serait une provocation pour l'opposition. Il est déjà critiqué au ministère de la Justice, et les magistrats et les avocats demandent sa mutation. Ce choix aboutirait à la confrontation.

Aucun ne réussira à rassembler la classe politique autour de lui. Le meilleur était Jebali, il fallait le maintenir et accepter sa proposition de gouvernement technocratique. 

Comment va réagir l'opposition si Ennahda nomme l'un de ces quatre candidats ?

L'opposition a été conciliante, mais Ennahda n'a pas tenu compte des efforts auxquels elle a consenti [en acceptant de négocier avec Hamadi Jebali sur la formation d'un gouvernement de technocrate début février]. Je pense qu'elle va se radicaliser puisque, de l'autre côté, ils se radicalisent.

On commence à découvrir que des armes circulent [une cache d'armes a été découverte jeudi et treize suspects de la mouvance salafiste ont été arrêtés]. La situation est vraiment très risquée et les Tunisiens sont inquiets parce qu'ils ne voient pas de perspective d'amélioration de la situation. Sur les réseaux sociaux, l'opposition est en train d'appeler à une manifestation, samedi 23 février à 14 heures.

Président d'Ennahda, Rached Ghannouchi n'est pas candidat au poste de Premier ministre. Pourquoi reste-t-il en retrait ?

Il refuse d’y aller pour être le véritable maître du jeu. A mon avis, c’est le problème numéro un de la Tunisie aujourd'hui : un homme qui n'a pas de responsabilité gouvernementale est le véritable gourou du pays, et emploie un discours radical.

Toute proportion gardée, il est dans une position qui ressemble à celle de l’ayatollah iranien [leader religieux et numéro un du régime iranien]. Dans le modèle iranien, vous avez l'ayatollah qui contrôle le président de la République. Ghannouchi veut être ayatollah.

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