Tunisie : "C’est une chimère de dire qu’Ennahda va s’effondrer"

Des Tunisiens se rassemblent devant l\'Assemblée nationale constituante pour commémorer la mort de Chokri Belaïd, à Tunis, le 6 août 2013.
Des Tunisiens se rassemblent devant l'Assemblée nationale constituante pour commémorer la mort de Chokri Belaïd, à Tunis, le 6 août 2013. (AMINE LANDOULSI / ANADOLU AGENCY)

Depuis l’assasinat du député Mohamed Brahmi, les manifestations sont quasi-quotidiennes dans le pays. Sonneront-elles le glas du parti islamiste au pouvoir ? Francetv info a interrogé l’intellectuel Mourad Guellaty.

La mort brutale de Mohamed Brahmi, le 25 juillet, a choqué la Tunisie. Troisième crime politique depuis l’arrivée du parti Ennahda au pouvoir en décembre 2011, cet assassinat a jeté près de 40 000 personnes dans la rue dans la soirée du mardi 6 août. Les manifestants demandent la démission du gouvernement qu’ils jugent responsable, sinon coupable, de l’assassinat du député, chef d'un parti d'opposition. L’Assemblée nationale constituante a été suspendue. Cette mobilisation met-elle en péril les islamistes d’Ennahda ? Francetv info a interrogé Mourad Guellaty, économiste et intellectuel tunisien.

Francetv info : Les manifestations des derniers jours sonnent-elles la fin d’Ennahda ?

Mourad Guellaty : C’est une chimère de dire qu’Ennahda va s’effondrer. Les manifestations fragilisent le parti, mais ce n’est pas sa fin pour autant. Pour l'instant, les islamistes s'accrochent au pouvoir. Ben Ali a été jeté dehors par la rue, donc si la pression des manifestants s'accentue, Ennahda ne pourra pas rester. Mais 40 000 personnes, ce n'est pas suffisant pour faire tomber un régime.

De plus, Ennahda garde un socle très solide au sein de la population. Un quart des Tunisiens continuent à le soutenir, pour une question d’identité, d’islamisation de la société. Mais il est vrai que le parti islamiste a beaucoup perdu dans l’exercice du pouvoir, beaucoup de ceux qui ont voté pour lui se sont détournés aujourd’hui. La raison est simple : l’économie s’est effondrée pendant ces deux ans. La situation financière des plus pauvres s’est aggravée, or l’électorat populaire constitue une base importante pour le mouvement islamiste.

La décision de suspendre l’Assemblée nationale constituante n’a-t-elle pas profondément ébranlé les assises d’Ennahda ?

Si, politiquement, Ennahda est très affaibli. L’Assemblée nationale constituante (ANC) a été suspendue par le président de la coalition, la troïka. C’est un coup dur car il s’agit d’une initiative personnelle du président de cette troïka. Il était pourtant un allié des premiers jours, connu pour être de centre-gauche. Son soutien donnait une crédibilité à Ennahda. A cela s’ajoute que 62 députés (sur 217) ont suspendu leur participation à l’ANC. La légitimité de l’Assemblée, où Ennahda est majoritaire, est désormais en question.

Au fond, était-ce une bonne idée pour Ennahda d’arriver au pouvoir juste après la révolution ?

Il aurait mieux valu pour le parti qu’il ne se fasse pas élire directement et qu’il attende un peu. En deux ans, son électorat a sombré et certains de ses opposants se sont ragaillardis. Mais Ennahda était pressé et s’est jeté sur le pouvoir. Son calcul était simple : une fois élu, il pensait infiltrer les centres de décision. C’est ce qu’il a fait, mais cela s’est retourné contre lui. Ses dirigeants ont mis en poste des personnes incompétentes, incapables d’améliorer la situation économique du pays, et cela ne trompe personne en Tunisie.

Le parti islamiste est-il obligé à présent d’organiser des élections ?

Les élections sont un vrai dilemme pour Ennahda. Si les islamistes organisent un scrutin rapidement, ils se mettent en danger, car les sondages ne leur donnent pas plus de 25-26% des voix. Mais plus ils restent au pouvoir, plus ils perdent en popularité. Dans tous les cas, des élections sont attendues dans les prochains mois [pas avant avril 2014, selon d’autres experts]. Une fois la Constitution adoptée, Ennahda devra lâcher le pouvoir. Et cela ne devrait pas tarder, puisque le texte est quasiment finalisé.

Le problème, c'est qu'en face d'Ennahda, l'opposition est très divisée. Elle essaye pour l'instant de se réunir, mais je pense que cette alliance explosera après les élections. Seul le parti Nidaa Tounès peut faire contrepoids. Mais son fondateur, Béji Caïd Essebsi, risque de ne pas pouvoir se présenter car il est trop âgé.

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