Comment le colonel Picquart, héros du film de Polanski sur l'affaire Dreyfus, s'est retrouvé en Tunisie

Lors d\'une audience dans \"l\'affaire Zola\", incident entre le colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart (à droite) en uniforme de tirailleur algérien. \"Le Petit Journal\", 27 février 1898.
Lors d'une audience dans "l'affaire Zola", incident entre le colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart (à droite) en uniforme de tirailleur algérien. "Le Petit Journal", 27 février 1898. (Bianchetti/Leemage)

Le colonel Picquart fut envoyé en Tunisie par ses supérieurs pour l'empêcher d'enquêter sur les mensonges des militaires contre Dreyfus.

Militaire, respectueux de l'armée et de hiérarchie, placé au cœur de la machine du renseignement – le colonel Picquart est nommé à la tête du service le 1er juillet 1895 , il découvre rapidement que le dossier de l'accusation contre le capitaine Dreyfus est vide. C'est lui qui sert de trame au film de Roman Polanski J'accuse (sorti en salles le 13 novembre), basé sur D., le livre de Robert Harris.

En 1896, le colonel Georges Picquart découvre que deux pièces d'un "dossier secret", communiqué au jury militaire qui a condamné le capitaine Dreyfus, sont des faux. Il tente d'en avertir ses supérieurs... "Picquart étudia (les pièces) au passage. Bien qu’il ne fut point des amis de l'officier mis en cause, il avait gardé son sang-froid. Il fit observer au colonel que les écritures étaient, sans doute, 'de même famille', mais que les divergences étaient trop nombreuses pour qu’il put attribuer le bordereau à Dreyfus", raconte Joseph Reinach dans son Histoire de l'affaire Dreyfus. 

Lieutenant-colonel au 4e régiment de tirailleurs algériens

"Si vous ne dites rien, personne ne le saura", aurait dit son supérieur. Picquart répondant : "Non, je ne dirai rien, maintenant je ne le puis pas, mais je vous garantis que je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe"... Sentant le danger, ses supérieurs l'envoient loin, très loin. Après l'avoir promené dans toute la France, l'Etat-Major décide de le faire partir outre-mer. Non, il n'est pas déporté à l'île du Diable comme Dreyfus, mais part diriger une unité de tirailleurs algériens au fin fond du désert tunisien.

Le 24 décembre 1896, le ministre de la Guerre, Jean-Baptiste Billot, "prend la décision d'envoyer Picquart en Tunisie (...). Cette fois-ci, on en sera définitivement débarrassé", écrit Jean-Denis Bredin dans son livre L'Affaire. Par une décision ministérielle en date du 6 janvier 1897, Picquart est affecté "provisoirement" comme lieutenant-colonel au 4e régiment de tirailleurs algériens à Sousse. Il arrive à Tunis le 16 janvier et à Sousse le 1er février. 

Toujours nerveux, ses chefs s'assurent qu'il restera longtemps sur place. Picquart comprend qu'il est en disgrâce et au cas où... ajoute un codicille à son testament dans lequel il raconte la vérité sur l'affaire. Il adresse ce récit à son avocat dans un pli scellé sur lequel il écrit : "En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au président de la République qui seul devra en prendre connaissance." Signé : "G.Picquart, lieutenant-colonel au 4e tirailleurs."

Picquart sanctionné et exclu de l'armée, réhabilité en 1906

Bref, isolé et maintenu en Tunisie, Picquart est inquiet surtout qu'à Paris, ses ennemis multiplient les manœuvres contre lui, allant jusqu'à faire des faux. Dans L'Aurore du 22 septembre 1898, on suppute les vraies raisons de cet envoi du colonel trop curieux en Tunisie, "où on espérait bien que quelques balles intelligentes débarrasseraient l'Etat-Major de sa personne". Zola, dans son J'accuse, écrit même : "Le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort.Comme quoi Picquart n'a sans doute pas tort de se sentir en danger.

Il confie alors les éléments en sa possession sur l'innocence de Dreyfus à son avocat, Leblois, à qui il demande de ne rien dire. Leblois lui désobéit : il va s’en ouvrir au vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, un des acteurs de l'affaire. Finalement, les doutes sur la condamnation de Dreyfus se multiplient au point que fin 1897, Zola décide de tout dire et écrit son J'accuse

Picquart sera sanctionné et exclu de l'armée avant d'être réhabilité en 1906. "Il a permis de rendre tangible le drame", écrit Bernard Lazare, qui fut le premier dreyfusard. Cela n'empêche pas les débats entre historiens sur la personnalité et le rôle précis de Picquart dans la reconnaissance de l'innocence de Dreyfus.

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