L'indifférence du président Magufuli face à une campagne homophobe en Tanzanie compromet l'aide financière de l'Union européenne et de la Banque mondiale

Le président John Magufuli lors de son élection à la tête de la Tanzanie le 30 octobre 2015.
Le président John Magufuli lors de son élection à la tête de la Tanzanie le 30 octobre 2015. (SADI SAID / REUTERS)

Les bailleurs de fonds et donateurs de la Tanzanie perdent patience face à la dégradation des droits de l'Homme sous la présidence de John Magufuli, élu fin 2015. Union européenne, Banque mondiale et Danemark ont déjà suspendu des milliards de dollars de dons ou de crédits tandis que d'autres menacent de passer à l'action.

D'abord salué pour sa lutte contre la corruption au début de son mandat, le président tanzanien cumule, depuis quelque temps déjà, les accusations contre lui : violations de la liberté de la presse et d'expression, répression des opposants ou attaques et tortures visant des défenseurs des droits de l'Homme.

Dénoncer les homosexuels afin de les envoyer devant un tribunal

Ces critiques ne semblaient jusqu'à présent guère inquiéter ni John Magufuli ni son parti, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), mais la situation a changé après l'annonce fin octobre 2018 par le gouverneur de Dar es Salaam, Paul Makonda, d'une campagne appelant à dénoncer les homosexuels afin de les arrêter et de les traduire en justice.

Mi-novembre, l'Union européenne (UE) a annoncé réexaminer son aide financière à ce pays d'Afrique de l'Est, se disant "très préoccupée par la détérioration de la situation des personnes LGBT", et de manière plus générale par le "rétrécissement de l'espace public en Tanzanie".

Des représailles financières en cascade

Quelques jours plus tôt, l'UE avait déjà rappelé son ambassadeur en Tanzanie, un incident que le gouvernement Magufuli avait tenté en vain de minimiser.

La décision de l'UE de réexaminer son aide a coïncidé avec celle de la Banque mondiale de geler un prêt de 300 millions de dollars (265 millions d'euros) pour l'éducation des filles, en guise de protestation contre une mesure destinée à expulser des écoles les jeunes femmes enceintes et leur interdire de poursuivre leur scolarité après l'accouchement.

Au même moment, le Danemark a annoncé le retrait de 10 millions de dollars (8,8 millions d'euros) d'aide à la Tanzanie, une décision justifiée par la ministre danoise du Développement Ulla Toernaes par des "propos homophobes inacceptables".

Enfin, mi-décembre, quatre sénateurs américains ont demandé la création d'un front commun avec "des partenaires diplomatiques" afin de faire pression sur le gouvernement tanzanien.

La Tanzanie est sur la bonne voieJohn Magufuli


Le gouvernement tanzanien a entre-temps souligné que la campagne homophobe lancée par Paul Makonda "ne reflète pas la position officielle mais les vues personnelles" du gouverneur. Cependant, il peine à convaincre.

Dans ses déclarations publiques, M. Magufuli continue d'ailleurs de clamer que "la Tanzanie est sur la bonne voie" et que ce coup de froid avec les bailleurs des fonds n'est que le fait de "ceux qui ne veulent pas du bien à notre pays".

Faire les yeux doux à Pékin

C'est à la Chine désormais que les flatteries du président tanzanien s'adressent.  "Les Chinois sont nos amis, de vrais amis de longue date", a-t-il récemment déclaré lors de l'inauguration d'une bibliothèque ultramoderne construite grâce à un don de la Chine, dont l'aide "n'est pas assortie de conditions".

En cas de durcissement des mesures occidentales, nul doute que Pékin passera du statut de partenaire précieux à celui de partenaire vital.

La décision de l'UE critiquée en Irlande

Dans une tribune parue le 20 novembre 2018 en réponse à des appels au gouvernement irlandais à revoir son aide à la Tanzanie, le sénateur Fintan Warfield, ouvertement homosexuel, s'inquiète : "Soudainement mettre un terme à une aide peut avoir de graves conséquences involontaires pour des projets importants et complexes."

Tout en affirmant la nécessité de défendre "avec robustesse" les LGBT en Tanzanie, le sénateur irlandais fustige l'utilisation de l'aide "comme outil politique qui peut être accordé ou retiré pour obliger des Etats plus faibles à agir comme nous le souhaitons". Selon lui, il faut prendre garde "à ne pas tomber dans ce piège".

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