Mondial 2018: Mohamed Salah va-t-il être une chance pour le président Sissi?

L\'image de la star de Liverpool, l\'Egyptien Mohamed Salah, sur un mur du Caire pendant la finale de la Ligue des champions, jour où Salah a été blessé (mai 2018). 
L'image de la star de Liverpool, l'Egyptien Mohamed Salah, sur un mur du Caire pendant la finale de la Ligue des champions, jour où Salah a été blessé (mai 2018).  (KHALED DESOUKI / AFP)

L'Egypte est l'une des cinq nations africaines qualifiées pour la phase finale de la Coupe du monde de foot qui se joue à Moscou. Pour le maréchal Sissi, en poste au Caire, c'est une aubaine de voir les foules égyptiennes n'avoir d'yeux que pour leur star Mohamed Salah plutôt que de s'intéresser aux difficultés économiques du quotidien.


Au milieu des dieux et pharaons de l’antiquité égyptienne du British Museum de Londres trône une paire de… chaussures de foot, celles du dieu de Liverpool, l’Egyptien Mohamed Salah. Si le finaliste malheureux de la Ligue des champions européenne est une star en Angleterre, il symbolise aussi le renouveau du foot égyptien qui s’est qualifié en phase finale de coupe du Monde pour la première fois depuis 1990, sa deuxième participation. 


L’Equipe des Pharaons est la plus ancienne équipe africaine à avoir joué une Coupe du monde. C’était en 1934 en Italie. Depuis, beaucoup d’eau du Nil a coulé sous les ponts. Dans un pays en crise comme l’Egypte, tenu d'une main de fer par le président Sissi, qui a réduit à néant toute opposition, le football peut être un bon dérivatif.

Au cœur de ce succès, l'Egypte s'est trouvé une véritable star. Adulé en Angleterre où il joue à Liverpool, Mohamed Salah est né dans un modeste village du delta du Nil. Il n'a jamais renié son pays ni sa religion. Il revient régulièrement dans son village et aide les habitants. C'est en partie grâce à lui que l'équipe s'est qualifiée.  Sa popularité est telle dans le pays qu'un ministre a du intervenir pour régler un conflit d'image entre le joueur des Reds et la fédération égyptienne de foot.


Une star qui mobilise les foules. Au point qu'on raconte que son nom aurait figuré sur des milliers de bulletins de vote lors de la présidentielle qui a vu Sissi gagner avec plus de... 97% des voix. «Certains ont barré les noms des deux candidats pour ajouter le nom de Mohamed Salah, qui selon des estimations aurait récolté de la sorte deux fois plus de voix que Moussa», l’opposant officiel accepté par Sissi, rapportait Al-Jazeera.

Et sur les bords du Nil comme ailleurs dans le monde, le foot n’est jamais loin de la politique. L’Egypte s’interroge sur les idées politiques de sa star dont le portrait s’affiche partout dans le pays. Le footballeur n’a jamais exprimé d’opinions. En revanche, il revendique sa foi religieuse, n’hésitant pas à se prosterner à chaque but. Il a aussi appelé sa fille Mekka (La Mecque).

Le journal Middleeasteye montre une photo de lui en compagnie d’une autre star du foot égyptienne, Mohamed Aboutrika, qui a été obligé de gagner le Qatar pour avoir soutenu le président renversé Morsi, le canidat élu des Frères musulmans, renversé par Sissi.


Aboutrika, étoile du foot égyptien de 39 ans, à la retraite, a été inscrit sur une liste de terroristes par Le Caire sous l'accusation d'avoir été favorable aux Frères musulmans, décision qui pourrait cependant être révisée. Le message est clair. On ne s’oppose pas à Sissi. Même une star comme Aboutrika peut être bannie pour avoir exprimé des idées divergentes. «Il est certain que la principale chose que Salah aura appris de la mise en garde d'Aboutrika est que le maintien d'une approche conciliatrice du régime égyptien est essentiel à sa survie. D'où, par exemple, sa donation au fonds Tahya Masr (Vive l'Egypte) mis en place par le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi», écrit le journaliste Mostafa Mohamed dans le journal Middleeasteye

Dans l'Egypte qui vit au quotidien une situation très difficile (inflation, politique d'austérité, dictature...), le football a toujours été un moment de communion populaire. Voire de violences. Depuis longtemps, des groupes de supporters extrémistes existent. Si leurs motivations ne sont pas forcément politiques, ils se sont souvent opposés aux forces de sécurité avant la révolution. Pendant celle-ci, «ils se sont unis contre le pouvoir. Les groupes se sont engagés dans de nombreux affrontements avec la police et ont ajouté des positions anti-armées à leurs chants, racontant souvent leur victoire sur les autorités lors des soulèvements», raconte Middleeasteye.  

Preuve des tensions qui existent dans la société égyptienne, en 2012 et en 2015, des affrontements lors de matchs de football ont fait des dizaines de morts, sans compter les condamnations à mort qui ont suivi. Résultat: une certaine coupure est apparue entre des groupes de supporters et le monde du football, largement contrôlé par des clubs liés à l'armée. Les paroles de l'une des chansons principales des White Knights (supporters), Against Modern Football, sont: «Le football dans mon pays est volé par le pouvoir, le régime et les médias ... Une ligue d'entreprises qui a séparé le jeu des fans... L'argent a étranglé le jeu avec des lois... Voleurs et affamés... Les joueurs font des millions.» Lors d'incidents dans un match de championnat, mettant en cause le club de Al-Ahly, longtemps anti monarchique, les médias ont immédiatement mis en cause les Frères musulmans.

Le président Sissi avec les joueurs de l\'équipe de football égyptienne qualifiée pour la phase finale du Mondial en Russie (février 2017).
Le président Sissi avec les joueurs de l'équipe de football égyptienne qualifiée pour la phase finale du Mondial en Russie (février 2017). (AFP / EGYPTIAN PRESIDENCY)


Cela n'empêche pas le président Sissi de surfer sur le succès. Au lendemain de la qualification des Pharaons pour le Mondial en Russie, le président Sissi s’est affiché avec l’équipe. «En une heure, vous avez réussi à plaire aux cœurs de 100 millions d'Egyptiens», a-t- il déclaré aux joueurs. 

Pendant le Mondial, le président Sissi peut espérer que les foules égyptiennes auront d'autres préoccupations que celles qu'elles criaient pendant la révolution: «Pain, liberté et justice sociale.»

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