Le journaliste béninois Ignace Sossou est toujours en prison

Photo du journaliste béninois Ignace Sossou publiée sur sa page Facebook, le 10 août 2019.
Photo du journaliste béninois Ignace Sossou publiée sur sa page Facebook, le 10 août 2019. (IGNACE SOSSOU)

Plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse et de la liberté d'expression exigent la libération d'Ignace Sossou, emprisonné depuis plus de quatre mois. Son procès en appel a été renvoyé au 5 mai 2020.

Le journaliste béninois Ignace Sossou, qui appartient à la rédaction de Bénin Web TV, sera de nouveau devant la justice le 5 mai 2020. Il a été condamné, le 24 décembre 2019, à 18 mois de prison ferme pour avoir "harcelé", par "le biais de moyens de communication électronique", Mario Metonou, le procureur de la République du Bénin près du tribunal de Cotonou, la capitale économique. Son procès en appel s'est tenu le 28 avril 2020, mais il a été renvoyé afin de permettre à l'accusation d'examiner les nouvelles preuves apportées par sa défense.  

A l'origine des ennuis judiciaires d'Ignace Sossou, trois phrases publiées sur les réseaux sociaux rapportant les propos du procureur béninois, où ce dernier explique, par exemple, que le code numérique au Bénin est "comme une arme braquée (...) sur la tempe de chaque journaliste".

Des propos tenus alors que Mario Metonou intervenait dans un atelier organisé le 18 décembre 2019, dans le cadre du projet Verifox Afrique de CFI, l'Agence française de développement médias (filiale du groupe France Médias Monde), visant à aider les médias du continent à lutter contre les fausses informations.

Le procureur "a affirmé que ses propos avaient été sortis de leur contexte et a porté plainte contre Ignace Sossou auprès du tribunal de première instance. Le journaliste a alors été arrêté, poursuivi et condamné", résume Amnesty International qui exige sa libération depuis janvier. Mario Metonou avait d'abord demandé le retrait des publications incriminées, ce à quoi Ignace Sossou s'était refusé. 

RSF

Innocence prouvée

La société civile est mobilisée depuis sa condamnation l'année dernière. Pour la première audience du procès en appel, le 28 avril 2020, une nouvelle campagne avait été lancée par plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse, dont le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Reporters sans frontières (RSF), la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d'investigation en Afrique de l'Ouest (CENOZO) ou encore le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) avec lequel le journaliste béninois avait collaboré dans le cadre des Panama Papers et des West Africa Leaks (série de scandales financiers en Afrique de l'Ouest). 

"Alors que les preuves de son innocence ont été rendues publiques depuis plusieurs semaines (les publications du journaliste ont été comparées à la retranscription de l’intervention de Mario Metonou fournie par CFI, NDLR), le journaliste béninois Ignace Sossou est toujours en prison", soulignait mi-mars une tribune réunissant plus d'une centaine de journalistes et de médias en Afrique de l'Ouest, à laquelle Reporters sans frontières (RSF) s'est jointe. 

Dans un communiqué publié une semaine plus tard, RSF se disait encore "'vivement (préoccupée) par le sort de ce journaliste (...)" et rappelait qu'elle en avait fournit "une nouvelle fois la preuve irréfutable avec (une) vidéo (voir ci-dessus)"

CFI mise en cause dans la condamnation d'Ignace Sossou

Pour l'ONG de défense des droits numériques Internet sans frontières (ISF), l’une des premières associations à être montée au créneau pour défendre Ignace Sossou, un document a scellé le sort du journaliste béninois. "La décision de justice qui a condamné Ignace Sossou s’est fondée notamment sur une lettre signée de CFI, et produite par le ministère public lors du procès", précisait un communiqué publié en janvier. 

Cette lettre, qui date du 19 décembre 2019, est adressée au procureur de la République Mario Metonou et est signée par le directeur Afrique de l'agence, Pierre Jalladeau. "Ces phrases (celles relayées par Ignace Sossou), tronquées et sorties de leur contexte, ne reflètent absolument pas la teneur des échanges que nous avons eus lors du débat", peut-on lire dans le courrier. Plus loin dans le document, CFI se désole "qu'un journaliste peu scrupuleux ait profité de ce moment privilégié pour tenter de faire un buzz aux dépends de M. le Procureur" et "se distancie évidemment de ces publications sur Facebook et de ce type de pratiques qui manquent à toute déontologie et donnent un mauvais nom à la profession dans son ensemble."

Début janvier, après la condamnation d'Ignace Sossou, un deuxième communiqué a été publié par CFI. Dans le document, les publications d'Ignace Sossou sont comparées à la restranscription de l'intervention de Mario Metonou et CFI y regrette "autant les propos incomplets qui ont conduit à la situation juridique actuelle, que la formulation maladroite d'une lettre dont la finalité a été dévoyée" .

Une semaine plus tard, CFI revenait définitivement sur ses propos et exigeait la libération "dans les plus brefs délais" du journaliste. "La publication de ces extraits ne saurait en aucun cas justifier une peine d'emprisonnement. Nous demandons donc la libération dans les plus brefs délais d'Ignace Sossou auquel je présente mes excuses, au nom de CFI. Nous lui exprimons un soutien sans faille et sommes mobilisés à ses côtés", déclarait Alan Dréanic, directeur général opérationnel de CFI, dans le communiqué.

L'agence a également reconnu "un dysfonctionnement interne sur ce dossier caractérisé par un courrier en total décalage avec ses principes déontologiques et envoyé aux autorités béninoises"  et s'est dite "choquée de l'utilisation qui en a été faite à dessein".

"Il faut une action diplomatique" 

Julie Owono, la directrice exécutive d'Internet sans frontières (ISF) contactée par franceinfo Afrique note que CFI "a renvoyé le directeur" qui a signé le premier courrier. Cependant, elle insiste sur le fait que l'affaire Sossou "n'(est) plus au stade où l’on peut s’appuyer sur un communiqué" Elle "est arrivée à un point où il faut une action diplomatique en plus de celle de la société civile (...)Il y a des exemples où la France, pays des droits de l’Homme, a su persuader certains de ses partenaires."

"Si CFI a été capable de faire une lettre avec tampon officiel pour mettre cette personne en prison, il faut que le Quai d'Orsay fasse l'inverse, précise-t-elle. Il faut qu'il y ait un parallélisme des formes" parce que, dit-elle, "CFI est un bras médiatique de la diplomatie française".

ISF plaide d'autant plus pour une intervention du Quai d'Orsay qu'elle craint que cette affaire "ne fasse cas d’école" en Afrique. "Si on accepte que l’on mette des gens en prison au nom de la lutte contre la désinformation, car c’est ce dont il s’agissait au départ, et que cela ne suscite aucune indignation au niveau diplomatique, cela établit un mauvais précédent."

"La pandémie liée au nouveau coronavirus est malheureusement l’opportunité pour démontrer les dangers de ce contre-exemple", ajoute Julie Owono d'ISF en rappelant que des journalistes sont "emprisonnés ou poursuivis pour avoir questionné l’action gouvernementale" dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Il leur est souvent reproché de "(diffuser) des informations qui (peuvent) porter atteinte à la sécurité nationale", comme cela a été le cas pour les lanceurs d'alerte chinois qui ont tiré la sonnette d'alarme sur le Covid-19.

CFI clarifie sa position

Après la publication de cet article, CFI a tenu à préciser qu'elle avait envoyé une lettre officielle datée du 16 janvier 2020 au ministère béninois de la Justice. Elle y fait savoir que la lettre du 19 décembre 2019 est "nulle et non avenue" parce qu'elle "n'a pas suivi le processus de validation interne". Le courrier n'est rendu public que depuis début avril, indique-t-on à l'agence. 

"Nous sommes très impliqués depuis l'arrestation d'Ignace Sossou, a indiqué à franceinfo Afrique Alan Dréanic. Au titre du parallélisme des formes, la première chose et la principale action que nous avons menée, c'est d'écrire cette lettre officielle au ministre de la Justice. Elle est en train de prendre de l'importance parce qu'elle est utilisée par la défense d'Ignace (Sossou). Nous espérons que (son utilsation) aboutira à sa libération." 

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