La violence islamiste devient quotidienne au Mozambique

Une habitante de Mocimboa da Praia (nord-est du Mozambique) marche, le 6 mars 2018, dans les décombres d\'une mosquée détruite après une attaque jihadiste. 
Une habitante de Mocimboa da Praia (nord-est du Mozambique) marche, le 6 mars 2018, dans les décombres d'une mosquée détruite après une attaque jihadiste. (ADRIEN BARBIER / AFP)

Quelques jours à peine après le passage dévastateur du cyclone Kenneth fin avril 2019, la routine des attaques a repris dans l'extrême nord du pays.

En moins d'un mois, depuis le passage du cyclone Kenneth fin avril 2019, un groupe jihadiste, désigné par la population locale sous le nom de al-Shabab (les jeunes, en arabe), a tué au moins 22 personnes à travers la province du Cabo Delgado (nord). Il a en blessé des dizaines d'autres et incendié des centaines de maisons, selon un décompte de l'Agence France Presse (AFP).

Le déploiement massif de forces de l'ordre et les destructions provoquées par Kenneth, qui a fait au moins 41 morts, n'ont en rien diminué leurs raids. Les autorités redoutent que les jihadistes n'entravent la tenue des élections générales d'octobre. Depuis fin 2017, le nord du Mozambique à majorité musulmane est la proie d'une vague de violences attribuées à des radicaux qui prônent une application stricte de la loi islamique. Leurs raids contre les civils et les forces de l'ordre ont déjà fait au moins 200 morts.

Campagne de terreur

Le 3 mai 2019, les ONG et les agences onusiennes étaient encore à pied d'œuvre dans les villages soufflés et noyés par Kenneth lorsque des membres d'al-Shabab sont ressortis de leur maquis. Vers 21h, une poignée d'entre eux ont envahi la bourgade de Nacate, tué six de ses habitants et brûlé des dizaines de cases. Les deux jours suivants, les localités de Ntapuala, Banga-Vieja, Ida, Ipho et Minhanha se sont ajoutées à la longue liste des cibles des jihadistes. Cinq civils ont été tués, selon des sources locales.

Depuis, les attaques se succèdent à un rythme quasi-quotidien. Comme à Ngalonga le 18 mai. Un habitant a été tué, deux autres enlevés et l'essentiel du village brûlé. "Ils nous ont crié de partir", a raconté à l'AFP un témoin qui préfère taire son nom. "Ils ont dit : 'On ne veut plus personne ici. Pourquoi êtes-vous encore là ? Vous ne voyez pas qu'on est en guerre ?'"

En plus des villages, les groupes armés visent les routes de la province. Comme le 10 mai à Olumbi où deux passagers d'un minibus ont été exécutés, selon un responsable local. Douze jours plus tard, les islamistes s'en sont pris à un convoi funéraire sur une route du district de Palma. Bilan : deux blessés par balle.

Sur le plan humanitaire, ces attaques perturbent la logistique, sans avoir pour autant "d'impact" sur les sinistrés du cyclone, affirme un humanitaire sous couvert d'anonymat. "On reporte dans certains cas" des distributions d'aide "quand ce n'est pas sûr de voyager de nuit", ajoute-t-il à l'AFP.

Quoiqu'il en soit, cette campagne de terreur a entraîné dans de nombreux districts l'interruption des opérations d'enregistrement sur les listes électorales en vue des scrutins présidentiel, législatif et provinciaux du 15 octobre, selon le Centre pour l'intégrité publique, une ONG basée à Maputo.

Que veut al-Shabab ?

Un an et demi après leurs premières opérations, l'identité et les motivations de ces islamistes, qui n'ont jamais revendiqué leurs actes, restent une énigme. "C'est un petit groupe qui n'utilisait à l'origine que des armes rudimentaires", note Cheik Saide Habibe, un porte-voix respecté de la communauté musulmane mozambicaine. Laquelle regrouperait 18% de la population du pays (contre un peu plus de 56% de chrétiens).

A l'origine formé de jeunes musulmans radicaux originaires du Cabo Delgado, explique Cheik Saide Habibe, le groupe s'est étoffé depuis. Et ce à la faveur de l'extrême pauvreté ambiante et de la répression souvent aveugle des autorités, dénoncée par des ONG. Alors que la région est pourtant riche en gaz. "De leur côté, les observateurs notent que ces violences interviennent dans une partie du pays largement oubliée par l’essor économique des années 2000", notait franceinfo Afrique en juin 2018. "Les populations se sentent abandonnées par le pouvoir central", précise un spécialiste cité par La Croix.

"Tous les gens à qui l'on parle disent qu'il y a des étrangers parmi les assaillants, souligne Cheik Saide Habibe. Ils disent aussi que les opérations sont dirigées de l'étranger." Il y a un mois, un tribunal local a condamné 37 combattants d'al-shabab à des peines de prison. Parmi eux se trouvaient plusieurs Tanzaniens.

Dans un entretien mi-mai à la presse locale, le président Filipe Nyusi a assuré que l'Etat consacrait "toute sa capacité de renseignement" à identifier les auteurs des attaques. Des attaques qu'il croit lui aussi pilotées de l'extérieur du Mozambique.

Pourquoi ?

"Le pays est visé et nous devons nous demander pourquoi. Est-ce parce (...) qu'il y a des richesses au Mozambique ? Certains parlent d'islamistes, mais il ne faut pas utiliser cette dénomination comme un masque", poursuit le président. Le président Nyusi fait référence aux immenses gisements gaziers offshore découverts au large du Cabo Delgado. Il rêve que ces potentielles richesses fassent de son pays en crise le Qatar de l'Afrique.

Une des "majors" à pied d'œuvre à Palma (nord) a récemment été victime des attaques. En février et le 10 mai, les jihadistes s'en sont pris à des convois d'entreprises travaillant pour l'américain Anadarko, tuant au moins deux personnes et en blessant plusieurs. Le groupe a confirmé l'embuscade à l'AFP. "L'incident n'apparaît pas lié au projet gazier", affirme-t-il pourtant.

Dans les villages, la population locale ne fait plus confiance depuis longtemps aux autorités pour ramener l'ordre. "Il y a des soldats en véhicules blindés mais on vit dans la peur d'une attaque à tout moment", confie Barnabe Samuel Mussa, 66 ans, chef du village de Mitumbate. "Notre communauté est détruite", renchérit le chef d'une bourgade voisine, "cette guerre est sans fin". En clair, le pouvoir de Maputo n'est pas au bout de ses peines.

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