Festival de cinéma de Ouagadougou : Fespaco 1985, une année particulière

Siège du Fespaco, Festival panafricain du cinéma et de télévision de Ouagadougou. Photo prise en 2019.
Siège du Fespaco, Festival panafricain du cinéma et de télévision de Ouagadougou. Photo prise en 2019. (ISSOUF SANOGO / AFP)

En 2019, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), dont la 26e édition s'ouvre le 23 février, célèbre son cinquantenaire. L’occasion d’un retour sur son édition 1985, dont le thème, "Cinéma et libération des peuples", était voulu par le président burkinabè Thomas Sankara, encore dans l'euphorie de sa révolution.

En août 1983, Thomas Sankara arrive à la tête de la Haute-Volta à la faveur d’un coup d'Etat. Pays qu’il rebaptisera Burkina Faso, "Pays des hommes intègres". Ancien secrétaire d’Etat à l’Information dans le gouvernement du colonel Saye Zerbo, Thomas Sankara avait démissionné le 21 avril 1982, après avoir déclaré en direct à la radio et à la télévision : "Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple."

Dès son accession au pouvoir, le jeune capitaine veut favoriser l’indépendance économique du pays en expliquant : "Consommons burkinabè, habillons-nous avec des cotons et des tissages burkinabè."

De la même façon, il souhaite que les Africains se réapproprient leur culture et "que le cinéma soit un élément de mémoire qui reflète la culture populaire africaine". Le grand prix du Fespaco, L’étalon de Yennenga, est une statuette qui fait référence à la princesse Yennenga, mythe fondateur de l’empire Moci, principale ethnie du pays.

Dès sa création en 1969, le Fespaco devait d’abord permettre une amorce de décolonisation des écrans. Jusqu’au milieu des années 1970, les écrans africains ne montraient aucun film africainColin DupréAuteur de "Le Fespaco, une affaire d'Etat(s)"

Au cinéma aussi, "compter sur ses propres forces"

Sankara voulait ouvrir la culture et le cinéma à l’ensemble de la population. En cette période révolutionnaire, chacun est appelé à descendre dans la rue pour regarder les films. La danse et la musique burkinabè sont également à l'honneur dans les rues de Ouagadougou en cette année 1985. La capitale du Burkina Faso ressemble encore à un gros village africain qui aurait poussé trop vite.

A cette époque, les salles de cinéma du continent proposent encore essentiellement des films de karaté, des comédies et des westerns américains. "Tous les Roméo et Juliette sont blancs", affirme Gaston Kaboré, réalisateur nigérien et président du jury en 1985. Le Fespaco est l’occasion de voir des films d’auteur qui évoquent les mythes et la culture africaines. "Un cinéma pour sortir du regard colonial", affirme le grand réalisateur Ousmane Sembène.

 "La caméra est une arme"

Ouagadougou est en effervescence. Si les réalisateurs et les journalistes s’activent autour de la piscine de l’hôtel Indépendance, les écrans se déploient en plein air et les séances sont gratuites. Le cinéma redevient ainsi un art populaire, à la disposition des gens, une utopie politique.

Le Fespaco 1985 a pour thème : Cinéma et libération des peuples. Tout un programme. Pour Sankara, la caméra est un stylo et un fusil, un outil d’éducation et de libération. "La période est au dirigisme politique", déplore un réalisateur sur Radio France Internationale (RFI).

Mais la plupart des cinéastes résistent. Pour eux, la création reste un acte individuel : "Nous ne voulons pas être enrôlés par un dirigisme politique même pour la bonne cause. Les peuples ne pourront jamais faire la révolution par procuration", affirme Ousmane Sembène qui prône un cinéma à la fois poétique et politique au micro de Catherine Ruelle sur les ondes de RFI.

Un cinéma poétique et politique

En février 1985, le Grand prix du festival, remis par Thomas Sankara en personne, reviendra à Histoire d’une rencontre du réalisateur algérien Brahim Tsaki. Un film qui raconte la rencontre de deux enfants : la fille d’un ingénieur américain et le fils d’un ouvrier algérien sur fond de champ pétrolier saharien, métaphore du dialogue difficile entre le nord et le sud.

Le prix du public ira à Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy. L’histoire d’un enfant martiniquais dans les années 1930, qui tente d’échapper à la misère et aux champs de canne à sucre. Grâce à son instituteur, il passe avec succès des concours et obtient des bourses. Ici encore, un hymne à la culture populaire et à l’émancipation. 18 courts métrages seront présentés lors du Fespaco 1985. Une façon pour les jeunes réalisateurs africains de contourner le manque de pellicules et de moyens financiers.

Durant ces années d’ébullition politique et culturelle, le cinéma africain compte de grands noms : Ousmane Sembène, Djibril Diop Mambéty, Souleymane Cissé, Idrissa Ouédraogo. Une génération formée dans les grandes écoles de cinéma de Paris ou de Moscou. Ces aînés ont tracé la voie à une nouvelle génération : celle d'Abderrahmane Sissako, César du meilleur réalisateur pour le film Timbuktu en 2015, Mahamat-Saleh Haroun (Un homme qui crie), Hicham Ayouch (Fièvres), Newton Aduaka (Ezra) ou encore Alain Gomis (Félicité).

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