En Sierra Leone, l'école toujours interdite aux jeunes filles enceintes

Des filles assistent à leur premier jour d\'école à la Freedom secondary School, en Sierra Leone, le 17 septembre 2018.
Des filles assistent à leur premier jour d'école à la Freedom secondary School, en Sierra Leone, le 17 septembre 2018. (SAIDU BAH / AFP)

Amnesty International soutient l'action en justice de deux ONG sierra-léonaises contre leur Etat, qui interdit depuis 2015 aux jeunes filles enceintes d'être scolarisées.

C'était en mai 2018. Les deux ONG Waves et Equality Now, en partenariat avec l'Institut pour les droits de l'Homme et le développement en Afrique, ont intenté une action en justice contre l'interdiction faite par Freetown aux jeunes filles enceintes d'être scolarisées. Une action que soutient désormais Amnesty International, a déclaré un porte-parole de l'organisation le 26 juin 2019. L'audience, très attendue, s'est tenue le 27 juin devant la Cour de justice de la Cédéao. "A Amnesty International, nous estimons que cette interdiction est en contradiction manifeste avec le droit à l’éducation sans discrimination, inscrit dans les normes internationales et régionales", a déclaré Lucy Claridge, directrice du contentieux stratégique de l'organisation.

Interdiction post-Ebola

Les discussions liées à une telle interdiction ont commencé en 2010, lorsqu'un comité d'examen régional fustige le gouvernement pour "gaspillage d'argent" en payant pour que les filles enceintes passent les examens.

Elles restent au point mort jusqu'en 2015, année où le ministère de l'Education décide d'agir. L'interdiction de scolarité est alors imposée par décret à l'ensemble des établissements publics le 21 avril 2015 pour les jeunes filles enceintes, également interdites d'examens. Et ce, selon le ministère, afin d'éviter les influences négatives qu'elles pourraient avoir sur "les jeunes filles innocentes".

A cette époque, la Sierra Leone sort tout juste de la crise d'Ebola et les écoles, fermées depuis 2014, sont sur le point de rouvrir leurs portes aux élèves. La proportion de jeunes filles touchées par la mesure est incertaine : les chiffres officiels parlent de 3000, mais le nombre avancé par les experts serait en réalité bien plus élevé, aux alentours de 10 000.

Augmentation des grossesses précoces

Depuis la crise d'Ebola, qui a sévi entre 2014 et 2015, le nombre de grossesses précoces dans le pays a fortement augmenté. La fermeture des lieux publics (stades, écoles, cinémas) durant l'épidémie, qui visait à limiter les contacts entre les habitants et éviter la propagation du virus, a paradoxalement rapproché les jeunes et les adolescents. Lesquels se retrouvaient chez eux.

"Tout le monde recommande d'éviter les contacts mais, en même temps, les écoles sont fermées et il n'y a plus aucune activité sociale. Les filles restent à la maison et retrouvent les garçons", expliquait en 2014 le directeur du centre sierra-léonais de santé Musab Sillah dans Le Point.

Une jeune femme nourrit son nouveau-né à l\'hôpital gouvernemental de Kailahun, à l\'est de Sierra Leone, le 26 avril 2016.
Une jeune femme nourrit son nouveau-né à l'hôpital gouvernemental de Kailahun, à l'est de Sierra Leone, le 26 avril 2016. (MARCO LONGARI / AFP)

Pour des responsables d'organisations de défense des droits humains sur place, il est clair que la crise d'Ebola a également provoqué une recrudescence des violences sexuelles et abus envers les femmes du pays. Ce qui a aussi mené à l'augmentation des grossesses. Aucune étude statistique n'a cependant encore été rendue publique sur le sujet.

Marginalisation des jeunes filles

En plus d'humilier des jeunes filles déjà fragilisées par leur condition, la mesure du ministère sierra-léonais a une influence à long-terme sur l'avenir des jeunes filles enceintes et des jeunes mères. En effet, parmi les examens dont elles sont exclues, deux sont nécessaires pour être admis en second cycle (l'équivalent du lycée). D'autres examens en théorie obligatoires doivent permettre aux étudiants d'accéder à l'université et peuvent être requis par leurs futurs employeurs.

Cette interdiction a également conduit les futures mères à prendre des risques pour leur santé. Afin de tromper les contrôles à l'entrée des écoles et passer coûte que coûte leurs examens, plusieurs d'entre-elles n'ont pas hésité à se bander le ventre pour cacher leur grossesse, selon des témoignages de jeunes filles (lien en anglais) à des responsables d'ONG sur place.

La mesure aura également un impact à long-terme sur le pays lui-même, où 52% des filles âgées de 15 à 24 ans sont actuellement illettrées. En manquant une partie de leur éducation, celles-ci ne seront plus en capacité d'avoir accès à un emploi stable dans les années à venir.

Une première pour la Cédéao

L'action en justice menée par les deux ONG contre l'Etat de Sierra Leone est une première pour la Cédéao. Des tribunaux locaux ont déjà statué ces dernières années en faveur des jeunes filles. Selon eux, ce type d'interdiction bafoue les droits des femmes et des filles à avoir accès à l'éducation et à un traitement équitable. Mais c'est la première fois que la question est examinée par une juridiction régionale en Afrique. "Par conséquent, cette affaire pourrait avoir une incidence sur la situation des jeunes filles enceintes hors de la Sierra Leone et même au-delà de la Cédéao", a conclu dans son rapport Amnesty International.

Malgré des avancés sensibles ces dernières années, plusieurs pays d'Afrique considèrent toujours la grossesse juvénile comme un acte grave, et les jeunes mères doivent souvent quitter l’école pour ne plus y remettre les pieds.

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