Dr Michel Yao : "L'OMS encourage la constitution d'équipes de recherche en Afrique pour travailler sur le Covid-19"

Graffitis qui détaillent les différents gestes barrière à observer pour se protéger du Covid-19, sur les murs de l\'Université de médecine de Dakar (Sénégal).
Graffitis qui détaillent les différents gestes barrière à observer pour se protéger du Covid-19, sur les murs de l'Université de médecine de Dakar (Sénégal). (ALAATTIN DOGRU / ANADOLU AGENCY)

La chloroquine et d'autres médicaments pour soigner la maladie à coronavirus sont testés, sous les auspices de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), sur le continent africain. Entretien avec le Dr Michel Yao, du bureau régional pour l'Afrique de l'agence onusienne.

La chloroquine, bien connue sur le continent africain, est l'une des pistes envisagées dans la quête d'un remède contre la maladie à coronavirus (Covid-19). Le médicament, qui suscite beaucoup d'espoir en Afrique, est l'un de ceux qui font l'objet d'un essai à l'échelle mondiale coordonné par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Plus de 70 pays (au 27 mars 2020) participent déjà au Solidarity trial, d'autres, dont 26 pays africains (au 3 avril 2020), sont sur les rangs pour rejoindre l'essai. Retour avec le Dr Michel Yao, responsable des opérations d'urgence de l'OMS en Afrique, sur les enjeux autour de la chloroquine et de la recherche de solutions thérapeutiques contre le Covid-19, notamment sur le continent. 

Dr Michel Yao, responsable des opérations d\'urgence de l\'OMS pour l\'Afrique. 
Dr Michel Yao, responsable des opérations d'urgence de l'OMS pour l'Afrique.  (OMS AFRO)

Franceinfo Afrique quels sont les essais cliniques qui sont aujourd’hui réalisés par l’OMS ?

Michel Yao : quatre protocoles ont été identifiés pour des essais cliniques sur la base de travaux préliminaires effectués par des groupes de chercheurs réunis par l’OMS. C'est autour d’eux que l’essai Solidarity a été lancé. Se concentrer sur ces quatre protocoles, qui reposent sur des médicaments prometteurs parce que des essais à petite échelle ont montré leurs avantages, permettra de récolter le maximum de données afin d’aboutir à une recommandation ferme de l’OMS. Ce qui n’est pas possible sur la base de recherches isolées parce que les données dont nous disposons, aujourd’hui, ne sont pas assez solides. La même recherche, conduite à travers le monde, permet d’obtenir, dans un délai assez court, des preuves afin de faire des recommandations formelles.

Vous parlez de "délais assez courts". Quels sont-ils ? 

En matière de recherche, la validité d’une étude est liée au nombre de personnes impliquées dans la recherche. Par conséquent, ces délais dépendent du nombre de patients que nous avons et des pays qui ont déjà commencé l’essai clinique. Dans les semaines à venir, nous pourrons commencer à consolider toutes les recherches qui sont faites. D’ailleurs en Afrique, les essais qui sont suivis par l’OMS se font là où il y a beaucoup de cas, puisque c’est là que pourront émerger des données significatives.   

Où sont-ils effectués aujourd'hui dans la région Afrique (elle comprend 47 pays, de l'Algérie à l'Afrique du Sud en passant par l'Ouganda) de l'OMS ?

L’Afrique du Sud compte parmi les premiers pays qui ont commencé l’essai. C’est d’ailleurs là qu’il y a le plus de cas sur le continent. Il y a également le Sénégal. Le Burkina Faso a exprimé son intérêt et des discussions sont en cours (cet entretien a été réalisé le 3 avril 2020, NDLR). En Afrique, ce sont les pays qui ont le plus grand nombre de cas qui souhaitent rejoindre cet essai.

Deux pays à l'échelle d’un continent pour des essais sont-ils suffisants ?

Cela ne suffit pas ! Cela pourrait suffire parce que des essais sont conduits ailleurs dans le monde. Cependant, en Afrique, nous avons un contexte particulier qui interroge sur la problématique de la comorbidité, c’est-à-dire, Coronavirus + VIH, Coronavirus + paludisme… Le contexte africain est assez spécifique et, à ce titre, il faudrait davantage d’essais. L’OMS encourage la constitution d’équipes de recherche en Afrique qui pourront utiliser le protocole standard. Par conséquent, il faut des équipes qui se portent candidates, mais aussi des cas à traiter. Dans la moitié des pays africains affectés, nous avons des cas sporadiques, qui ne sont pas des cas sévères. Dans certains pays, il n’y a pas encore matière à se lancer dans une telle démarche.

Combien de pays africains sont candidats pour rejoindre l'essai mondial Solidarity ?

A l'heure où je vous parle (le 3 avril 2020, NDLR), 26 pays africains ont exprimé leur intérêt, mais aucun d'eux n'a commencé l'essai. Les retards sont dus à des processus de validation par les comités d'éthique et au fait qu'ils n'ont pas suffisamment de patients hospitalisés.  

En dehors de la chloroquine (hydroxychloroquine), quels sont les autres médicaments qui sont testés dans le cadre de Solidarity ?

Ce sont pour la plupart des antirétroviraux utilisés notamment contre le VIH. Un protocole repose sur le Remdesivir, un second s’appuie sur la combinaison de deux médicaments – le Lopinavir et le Ritonavir –, le troisième protocole utilise une autre combinaison : Lopinavir + Ritonavir + Interféron bêta et le quatrième protocole s'appuie sur la chloroquine (hydroxychloroquine).  

La chloroquine peut donc agir toute seule, sans être associée à un antibiotique ?

Apparemment oui, selon certaines recherches. Généralement, quand on ajoute l’antibiotique, c’est parce que les patients intubés dans le cadre de la ventilation artificielle sont sujets à infection. On s’infecte facilement et c'est probablement pour cela que l'antibiotique est ajouté.  

Que pensez-vous à l'OMS de la polémique autour de la chloroquine, notamment en France, mais aussi ailleurs ?

Beaucoup ont mis la charrue avant les bœufs. Comme je le disais, c’est un médicament qui a des effets plus ou moins prometteurs parce qu’il a déjà été testé dans le contexte chinois et quelques chercheurs ont aussi mené individuellement des tests. Cependant, l’OMS ne dispose pas de données suffisantes pour faire une recommandation, car celle-ci doit être basée sur l'efficacité du médicament. Des réponses doivent être ainsi apportées à une série de questions. A quelle période de la maladie sa prise sera-t-elle la plus optimale en termes de guérison et quelle est la dose à administrer ? Il faut également étudier ses possibles effets secondaires.

Pour tout médicament, il faut mesurer les avantages et les inconvénients. Tous ces aspects ne sont pas encore connus. Nous reconnaissons que la chloroquine pourrait avoir des effets puisque cela a été testé à petite échelle. Mais il manque encore beaucoup d’informations pour l'indiquer comme médicament dans le cadre du Covid.  

Depuis quand savez-vous que ces quatre protocoles de soins fonctionnent ?

Il est difficile de dire à quel moment exactement cela a été découvert. Mais ce sont des médicaments qui ont été testés, entre autres, pendant l’épidémie en Chine par des équipes chinoises. Cela a permis d’avoir quelques informations sur leur possible action sur la guérison des patients. Après les avoir compilées, l’OMS a mis en place des groupes de scientifiques et, à l’issue de leurs concertations, ces quatre protocoles ont été proposés. 

Il y a quelques années, la chloroquine a été interdite sur le continent. Pourquoi ? Sa réintroduction, au cas où les essais seraient concluants, peut-elle poser problème ?

Le retrait de la chloroquine était lié au fait qu’elle commençait à ne plus avoir d’effet dans le traitement du paludisme, à cela s’ajoutait des craintes de résistance au médicament. La chloroquine a été remplacée par un traitement plus efficace contre le paludisme. Mais il faut savoir que la chloroquine a servi pour le paludisme, mais qu'elle est aussi utilisée pour certaines maladies, notamment les maladies auto-immunes. Elle continue d’être employée pour cette dernière indication. C’est pour cela que l’on trouve encore de la chloroquine dans certaines pharmacies en Afrique, mais elle n’est plus indiquée pour le paludisme, en particulier pour certaines formes sévères.

Ce qui fait la spécificité des études en Afrique, c’est de découvrir si l’on pourra, par exemple, combiner un autre médicament avec la chloroquine. Il est trop tôt pour le savoir et il faut donc faire de la recherche. Ce sont tous ces aspects inconnus qui rendent l’OMS hésitante pour faire des recommandations formelles.

L’OMS s’inquiète aussi de la disponibilité de la chloroquine en Afrique, encore une fois si les essais sont concluants, puisque tout le monde risque de se l’arracher. Qu’en est-il ?

Depuis que la chloroquine n’est plus utilisée contre le paludisme, il n’y a plus de stocks importants disponibles en Afrique. Néanmoins, certains pays en fabriquaient. Ceux-là vont peut-être relancer leur production ou augmenter leurs stocks. Si la chloroquine se révèle efficace, des problèmes de disponibilité pourraient se poser. A moins que toutes ces usines qui ont arrêté d’en fabriquer se remettent au travail. Cette question de la disponibilité se pose pour tous les produits utilisés dans le cadre de la réponse au Covid. Ils sont très demandés, donc ils se raréfient.

Les Chinois ont eu recours à la médecine traditionnelle contre le Covid-19. Peut-on imaginer que les Africains puissent en faire de même ? Les tradipraticiens proposent-ils éventuellement des solutions à l’OMS ?

En Afrique, la principale difficulté est de savoir comment des équipes de recherche peuvent travailler en étroite collaboration avec ces tradipraticiens. L’efficacité d’un médicament se mesure dans le cadre d'un protocole formel : il faut s'assurer que c'est "ce" médicament-là qui a pu soigner. En Afrique, ce sont souvent des suppositions, parfois une tradition qui perdure... : "ce type de feuilles traite", parfois c'est vrai. Mais il y a également un problème au niveau de la posologie.

Par conséquent, il faut absolument des recherches, et c'est ce que nous encourageons. Il faut que les Africains puissent conduire des recherches qui seront sources d'innovations dans ce domaine. Il faut tester de nouveaux produits. C’est ce type de démarche qui a permis d’identifier ces quelques médicaments qui font aujourd’hui l’objet d’essais. Il faut que les tradipraticiens puissent éventuellement s’associer à des équipes de recherche pour qu’il y ait une logique scientifique à leur démarche afin que des recommandations puissent éventuellement émerger. Par exemple, nous avons donné comme consigne dans les différents pays que les équipes scientifiques puissent se réunir en groupes de recherche pour travailler sur le Covid. Des tradipraticiens pourraient les intégrer. Encore une fois, il faut tout simplement une démarche scientifique pour montrer qu'il y a des potentialités au niveau de la médecine traditionnelle. 

L’apivirine, un médicament développé par un chercheur béninois et déjà commercialisé, fait l’objet d’essais cliniques notamment au Burkina Faso dans la quête d'un remède contre le Covid-19. Dans quelles conditions, si les essais sont concluants, cette solution thérapeutique pourrait-elle être un jour préconisée par l’OMS ?

Un protocole scientifique prévaut dans le cadre d’un essai clinique. Quand il est respecté, quand il y une démarche scientifique claire, que l’essai fait l’objet de publications scientifiques vérifiées par d’autres scientifiques, alors les résultats sont pris en considération parce qu’ils sont validés et certifiés. En tant qu’organisation technique, nous utilisons la science et les standards disponibles pour pouvoir faire des recommandations. La validation d’un médicament est un processus assez complexe qui peut durer des mois, voire des années. Il faut d’abord démontrer son innocuité sur l’animal, puis sur l’homme. Il faut ensuite s’assurer de l’efficacité des doses… En d'autres termes, c’est une démarche scientifique assez longue. 

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