Christelle N’Cho Assirou, l'Ivoirienne qui milite pour que "les femmes profitent de toutes les opportunités offertes" par le numérique

L\'ivoirienne Christelle N\'Cho Assirou déclarée femme \"remarquable\" dans le secteur des nouvelles technologies par l\'Unesco.
L'ivoirienne Christelle N'Cho Assirou déclarée femme "remarquable" dans le secteur des nouvelles technologies par l'Unesco. (MAGIC STUDIO - ABBAS/UNESCO)

De la Côte d'Ivoire, Christelle N'Cho Assirou clame depuis plus d'une décennie "les femmes aussi" quand on parle de technologies de l'information. 

Vingt-trois femmes, dont le profil a été estimé "remarquable" dans le secteur des technologies de l’information, ont été mises en avant en mars 2019 par l'Organisation des Nations unies pour l'Education, la science et la culture (Unesco) à l'occasion de la Journée internationale des femmes. L’Ivoirienne Christelle N’Cho Assirou est l’une d’elles et elle participe à la Journée de la femme digitale (JFD) qui se tient à Dakar, au Sénégal, le 13 juin 2019.

A la tête d’Ictina, une entreprise de services numériques qui existe depuis quatre ans, elle est surtout une activiste. Elle essaie depuis plus d’une décennie à travers l’association qu’elle a créée en Côte d’Ivoire, Femmes & TIC, d'œuvrer à ce qu'en Afrique "les femmes puissent se lancer, non seulement dans des usages responsables des technologies, mais aussi afin qu’elles puissent en profiter dans l’ensemble de leurs activités".

franceinfo Afrique : quelle est la place des technologies de l’information en Côte d’Ivoire et permettent-elles une meilleure inclusion des femmes dans la société ?

Christelle N'Cho Assirou : elles ont un peu révolutionné la place de la femme en Côte d'Ivoire. Il y a une prise de conscience chez elles de l'étendue de leurs capacités. Les technologies ont créé une ouverture sur le monde qui fait sauter toutes les barrières. Du coup, les femmes peuvent s'informer et se former grâce à Internet. Quel que soit leur domaine d’activité, elles peuvent désormais avoir accès à des modèles de réussite locaux ou à l’étranger.

Pour les femmes qui font du commerce ou proposent des services, par exemple, elles ont la possibilité de démultiplier leurs marchés. Il est vrai que nous n’avons pas encore véritablement de plateforme dédiée à l'e-commerce. Néanmoins, l’inclusion financière est boostée par le numérique. Le paiement mobile facilite les échanges. Il y a un gain de temps énorme pour les femmes. Elles peuvent mieux gérer leur temps et mieux s'occuper de leur famille.

Il y a également un impact en matière de leadership, parce que les femmes ont de nouveaux canaux d’expression grâce aux réseaux sociaux. Beaucoup ont compris qu’ils ne devaient pas seulement servir à l’usage qu’elles en faisaient au début d’Internet : les jeunes filles cherchaient alors à rentrer en contact avec des Européens pour avoir un mari ou aller vivre à l’étranger. Même s’ils existent encore, ces usages sont de plus en plus dilués. Nous avons une jeunesse plus alerte et ouverte d’esprit qui compte profiter au maximum des nouvelles opportunités qui lui sont offertes par le numérique.

Vous êtes sur le terrain avec votre ONG. Comment se manifeste cette appropriation des technologies de l’information par les jeunes filles et les femmes dans votre pays ?

L’ONG s’occupe de développer les compétences numériques des femmes et des jeunes filles afin qu’elles deviennent des ressources actives quand on parle, par exemple, de la construction d'Internet. Le blockchain, l'intelligence artificielle sont des nouvelles problématiques et il faut une véritable expertise pour s'y attaquer. Et cette expertise ne peut pas être seulement masculine. Dans le domaine du développement d’applications, nous avons formé beaucoup de jeunes femmes qui, grâce à leurs acquis, proposent des solutions techniques. L’une d’elles, formée en 2017 sur le langage de programmation Java, est en train de concevoir une place de marché pour le vivrier (marché virtuel).

Un autre groupe de jeunes filles a élaboré une cartographie de la production vivrière en Côte d’Ivoire afin que l’on sache où elle se trouve, quand elle est disponible et comment rentrer directement en contact avec les producteurs. De même, certaines jeunes femmes se sont davantage affirmées parce qu’elles pouvaient exprimer leur leadership et qu’elles avaient quelque chose à apporter à leur communauté. Elles sont devenues des leaders dans leurs écoles et y ont mis en place de ce qu'on appelle des "Clubs TIC". Aujourd’hui, elles s’expriment plus facilement en public et communiquent mieux sur les réseaux sociaux. D'autres tiennent des blogs ou se servent d'internet pour proposer leur expertise. 

Comment l’idée de cette association est-elle née ?

Femmes & TIC, qui est née en 2007, est le fruit d’un retour d’expériences partagées avec des amis et mon époux. Nous étions tous membres de l’association ivoirienne pour Linux et les logiciels libres. Dans ce mouvement, devenu panafricain, nous étions 1% de femmes parmi 99% d’hommes. Ce qui me choquait !

Au milieu des années 2000, l’Internet était censé être l’avenir, tout comme les logiciels libres… On disait que c’était l'opportunité pour les pays africains de rattraper leur retard technologique, une opportunité pour les jeunes, l’entrepreneuriat et la création d’emplois... et il n’y avait que des hommes impliqués. Les jeunes filles et les femmes n’étaient-elles pas tout aussi intelligentes pour s’intéresser, adhérer et travailler à cette révolution qui s’annonçait ? J’ai donc pensé que la trop forte présence masculine pouvait intimider et qu'il fallait mettre en place un cadre d’expression. 

A cette époque, on parlait aussi beaucoup de l'Objectif du millénaire pour le développement qui promouvait l’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme. Au regard de cette prise de conscience au niveau mondial, nous nous sommes dit qu’il y avait quelque chose à faire. Nous voulions que cet objectif puisse être atteint dans le secteur des technologies ou que ce dernier favorise la démarche. En 2006, nous avons démarré avec des réunions informelles qui nous ont permis de faire plusieurs constats.

Soit le sujet passionnait, il y avait ainsi déjà des filles dans les filières, mais elles étaient timides. Soit, les aînées avaient démarré leur carrière comme ingénieurs en informatique, puis bifurqué vers des métiers connexes : il y a donc eu, trop tôt, une dilution de profil de carrière. Aujourd’hui encore, à Abidjan, quand il y a des forums sur les thématiques technologiques, il n’y a que des messieurs en cravate. 

De même, dans les regroupements professionnels, il n'y a pas d’entreprises tenues par les femmes. Ce n’est pas possible, quand on sait que c’est l’activité la plus pourvoyeuse d’emplois dans le monde aujourd’hui et qu’il y a besoin, à l’horizon 2020-2025, d'environ deux millions de postes ! Pourquoi les femmes que l’on cherche justement à autonomiser ne pourraient pas les occuper ? En outre, les métiers de 2030-2050 ne sont pas encore identifiés, parce que le secteur est tellement dynamique que de nouvelles professions s'inventent chaque jour. Il suffit d’avoir la volonté d’apprendre et les femmes le peuvent. En somme, nous disons juste : les femmes aussi ! 

Quelles sont les activités que vous menez pour que votre leitmotiv se concrétise ?

Nous avons des activités phares qui tournent autour de la célébration de la Journée internationale des jeunes filles dans les technologies de l'information initiée par l’Union internationale des Télécommunications. L’objectif étant d’encourager des carrières. Nous organisons également des formations ouvertes à toutes les femmes et nous soutenons d’autres activités et d'autres associations.

Nous apportons aussi notre expertise à l’Etat. Nous avons également développé un tissu associatif composé, par exemple, les "Clubs TIC" dans les écoles de jeunes filles et les établissements mixtes. En outre, nous sommes allées au-delà des frontières de la Côte d’Ivoire.

Grâce à l’Organisation internationale de la Francophonie, Femmes & TIC est depuis 2014 un réseau panafricain. Des versions de l’association ivoirienne existent aujourd’hui au Burkina Faso, au Bénin, en Mauritanie, au Niger, à Djibouti, au Mali, en Centrafrique, au Tchad et même en Haïti. Nous avons ainsi créé le réseau Femmes, numérique et développement de l’espace francophone (Fenudef, dont elle est coordinatrice, NDLR).

Nous avons également mis en place une conférence, dont la troisième édition se tiendra à Abidjan en septembre 2019. Le Fenudef est un espace de partage d’expériences, d’échanges et de mutualisation. Notre objectif étant de devenir une force de proposition pour nos Etats et un référent sur la question du genre et des technologies. Nous organisons également des formations régionales.

Sur quelles ressources humaines fonctionne l’association ivoirienne ?

Le milieu associatif repose sur des bénévoles. Cependant, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur une cinquantaine de membres actifs. Leur implication peut varier, d'autant que c'est une association de femmes et que notre quotidien peut être bouleversé par une maternité, l’éducation des enfants, quand ils sont jeunes. Il y a des baisses de régime dans l'activité de la majorité de nos membres, mais il y a toujours un noyau dur qui est très engagé et qui permet à notre organisation d'être dynamique. 

Vous êtes une activiste. L’Etat ivoirien fait-il ce qu’il faut pour accompagner ce mouvement que vous avez initié, à une échelle moindre, avec votre association ?

Oui, je peux être affirmative aujourd’hui ! Je n’aurais pas eu la même réponse, il y a quelques années. Il y a une réelle volonté politique. Elle est perceptible de la présidence au ministère en charge des Technologies, en passant par tous les secteurs concernés.

En Côte d'Ivoire, depuis 2011-2012, il y a un compendium des compétences féminines. C'est une base de données qui concentre toutes les compétences féminines dans tous les secteurs d’activité du pays, en local ou appartenant à la diaspora. L’idée étant de proposer aux gouvernants des profils auxquels, ils peuvent faire appel.

Que faudrait-il en Côte d’Ivoire et en Afrique pour donner plus d’envergure à votre démarche en faveur du genre dans le numérique ?

Nous sommes des associations et nous n’avons pas toujours notre place dans les instances de décision. En tant qu'acteurs de terrain, nous avons pourtant une expertise et nous sommes par conséquent une force de proposition. Si on en tenait compte et que, de notre côté, nous parvenions à mieux capter des fonds pour réaliser nos objectifs, nous pourrions faire mieux et plus.

Avec notre réseau panafricain, nous travaillons au lancement du Women and Girl startup challenge, une compétition dont l’objectif est faire émerger des entrepreneures dans les technologies de l’information. 

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