A Madagascar, "trois femmes meurent chaque jour des suites d'un avortement"

Une femme pratiquant des avortements clandestins montre ses outils de travail dans sa maison à Antananarivo le 25 juillet 2019.
Une femme pratiquant des avortements clandestins montre ses outils de travail dans sa maison à Antananarivo le 25 juillet 2019. (GIANLUIGI GUERCIA / AFP)

Alors que le pape François s'apprête à visiter la Grande Ile de l'Océan indien, les Malgaches attendent son message sur la question cruciale de l'avortement qui fait des ravages dans le pays.

C’est un fléau qui décime des milliers de femmes et leurs fœtus depuis des années dans la Grande Ile. "Spontané ou provoqué", l’avortement est illégal à Madagascar, y compris en cas de viol. Il est passible de dix ans de prison. Pourtant, ceux ou celles qui la pratiquent ont pignon sur rue. Trouver un spécialiste de l’avortement est plus facile que de trouver une bonne clinique pour accoucher, écrit La Gazette de la Grande Ile.

"Il suffit de demander dans la rue et on vous montrera l’adresse où un médecin, un infirmier, une sage-femme, un aide-soignant, un pharmacien ou même un concierge d’hôpital pratique l’avortement, souvent dans un atelier sombre, sale, infesté de parasites et mal aéré", s’indigne le journal malgache qui constate que la découverte de corps d’enfants dans les bacs ou dans les canaux n’est plus un scoop.

"Il criait lorsque je l’ai mis dans un sac en plastique"

Selon l’association Niffin’Akanga, une ONG malgache qui défend la légalisation de l’avortement, les femmes qui y recourent pratiquent en moyenne entre deux et huit avortements dans leur vie et sont issues de tous les milieux sociaux. C’est le cas de cette mère de famille qui a accepté de se confier, sous couvert de l'anonymat, à un journaliste de l’AFP. Elle a conduit notre confrère sur un bout de terre dont elle garde le secret.

"Lorsque je fais le compte, il y a environ huit fœtus enterrés ici ainsi qu’un bébé né à sept mois de grossesse. Il criait lorsque je l’ai mis dans un sac plastique", soupire cette mère démunie. Avec six enfants à charge et un mari alcoolique, elle n’envisage qu’une seule décision en cas de nouvelle grossesse : y mettre fin.

Dans ce pays pauvre de 26 millions d’habitants, trois femmes meurent chaque jour des suites d’un "avortement spontané ou provoqué", selon l’antenne locale de l’association britannique Marie Stopes qui s’occupe de la planification familiale. Elle prend en charge 20 000 victimes de complications, qui sont hospitalisées chaque année, souvent trop tard. La majorité de celles qui survivent ont entre 15 et 25 ans. Bon nombre d’entre elles ne peuvent plus avoir d’enfants.

"Outre les hémorragies et les infections, le plus grand risque est la perforation d’organes", explique le docteur Anderson Randriambelomanana, chef de service dans une maternité de la capitale.

"Même si le foetus n'est pas viable, il faudra que la mère mette au monde le bébé"

L’avortement à Madagascar est un sujet majeur de santé publique, martèle l’association Niffin’Akanga qui se bat pour la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Mais le sujet reste tabou dans une société où les contraintes culturelles et religieuses ne permettent pas l’ouverture d’un débat franc et constructif autour de la question. Même les médecins se gardent de prendre position, de peur de se retrouver en prison.

"Même si la grossesse peut causer la mort de la mère, même si la grossesse est le produit d’un viol ou d’un inceste, quand bien même une grosse malformation est constatée à l’échographie, et même si le fœtus n’est pas viable… Non, il faudra que la mère mette le bébé au monde", dénonce la juriste malgache Olivia Rajerison dans le journal La Tribune de Diego.

Pour elle, il est temps que la loi interdisant l’avortement soit revue pour qu’elle colle aux réalités de la société malgache. Les associations engagées dans ce combat déplorent l’échec patent de la politique de planning familial à Madagascar. Un cinquième des femmes qui souhaitent avoir accès à la planification en seraient privées pour des raisons de coût élevé, mais aussi à cause des barrières culturelles qui font que les contraceptifs continuent à entretenir toutes les peurs.

Autre frein à la contraception, les femmes dépendent souvent du consentement de leurs maris. Dans la société malgache, "l’homme est un demi-dieu" et la femme doit se plier à ses volontés.

S'il a besoin de moi (sexuellement), quelle que soit l'heure, je m'exécute. Si je refuse, il me frappe et me met dehorsUne mère de famille malgacheà l'AFP

A Madagascar, les associations qui militent en faveur de la légalisation de l’avortement espèrent, sans se faire trop d’illusions, que la venue du pape François dans la Grande Ile permettra d’amender le discours de l’Eglise catholique sur cette question. Ce n’est pas seulement le droit de choisir qui est en jeu, c’est le droit à la vie, estiment-elles

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