9e anniversaire de la chute de Ben Ali en Tunisie : "Que reste-t-il de la révolution" ?

Des Tunisiens célèbrent le 9e anniversaire de la révolution dans les rues de Tunis le 14 janvier 2020.
Des Tunisiens célèbrent le 9e anniversaire de la révolution dans les rues de Tunis le 14 janvier 2020. (YASSINE GAIDI / ANADOLU AGENCY)

Le 14 janvier 2011, les Tunisiens chassaient le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali. Un anniversaire fêté dans la rue par des milliers de personnes à Tunis.

Une épopée inachevée, titre le 14 janvier 2020 La Presse, neuf ans après le mouvement révolutionnaire en Tunisie qui a chassé Zine el-Abidine Ben Ali, décédé en septembre 2019 en exil en Arabie. L'évènement, qui a débuté après l’immolation d’un jeune marchand de fruits, Mohamed Bouazizi, a été célébré aujourd'hui à Tunis par des milliers de personnes dans une ambiance festive.

Le grand quotidien francophone résume le bilan de ce bouleversement : "Neuf années de révolution, jalonnées d’avancées politiques qui font de la Tunisie un modèle en matière de transition démocratique. Sauf que ces réalisations ont été accompagnées par des échecs d’une ampleur sans précédent sur le plan économique et social". Le journal évoque aussi les actuelles "incertitudes" politiques liées à l’échec du parti d’inspiration islamiste Ennahdha à former un gouvernement.

Coup dur pour Ennahdha

Au terme de plus de 12 heures de débats et d'un marathon de négociations de dernière minute, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le Parlement, a clairement rejeté dans la nuit du 10 au 11 janvier, par 134 voix sur 219, le gouvernement proposé par le candidat d’Ennahdha, Habib Jemli. Un coup dur pour ce parti, qui se définit lui-même comme "musulman démocrate" et non comme "islamiste". Celui-ci avait été appelé à former le gouvernement à la suite des législatives en octobre : il était alors arrivé premier avec 52 sièges sur 217, résultat bien loin de la majorité nécessaire pour former une équipe gouvernementale. Avec "le risque d’un parlement émietté et d’un pays ingouvernable", écrivait alors franceinfo Afrique.

Ennahdha "n'a pas pris la juste mesure du message des électeurs", analyse le politologue Selim Kharrat, de l'ONG Bawsala, cité par l’AFP. Le parti a eu une stratégie "hégémonique", bien qu'il ait "perdu la position majoritaire qu'il avait depuis la révolution".

Une stratégie par ailleurs maladroite. Il a ainsi tenté d'imposer des magistrats considérés comme pro-Ennahdha à la tête des ministères régaliens, tels que la Justice et l'Intérieur, braquant ses adversaires. La nomination du juge Imed Dérouiche à la Défense avait également été très critiquée. "Nous considérons cette nomination comme une provocation alors que ce juge était l’un des bras de l'ancien président Ben Ali, qui l’a utilisé pour harceler la ligue", écrivait ainsi le 4 janvier, dans un communiqué, la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme. Dans le même temps, la personnalité pressentie pour le portefeuille des Finances, Abderrahmane Khachtali, était accusée de corruption…

Le président tunisien, Kaïs Saïed, à son bureau au palais de Carthage, près de Tunis, le 2 janvier 2020
Le président tunisien, Kaïs Saïed, à son bureau au palais de Carthage, près de Tunis, le 2 janvier 2020 (CHINE NOUVELLE/SIPA / XINHUA)

Comment "trouver une perle rare" ?

Désormais, en vertu de la Constitution, le président Kaïs Saïed, élu triomphalement en octobre avec 72,71% des voix, a dix jours pour choisir un nouveau Premier ministre. "Maintenant, il a les mains libres. Mais il va lui falloir trouver une personnalité consensuelle, compétente, rodée aux enjeux politiques. C’est-à-dire trouver une perle rare. C’est une mission quasi-impossible !", fait valoir sous couvert d'anonymat un fin observateur de la vie politique tunisienne.

Résultat : en ce jour anniversaire du soulèvement populaire du 14 janvier 2011, l’incertitude politique est très grande. "Le fossé se creuse, de jour en jour entre les Tunisiens, sur fond d’incapacité et d’incompétence d’une élite politique préoccupée plutôt par ses propres intérêts", analyse La Presse. Le journal pose la question essentielle : "Neuf ans après, que reste-t-il de la révolution" et de l’espoir qu’elle avait soulevé ? "Neuf ans après, la liberté est là, mais pas la justice sociale. L’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi important dans le pays", répond-il.

Emergence d'une culture démocratique

"De fait, depuis 2011, on a occulté les zones défavorisées de ce pays", d’où est parti le mouvement révolutionnaire, fait valoir l’observateur cité plus haut. "On a passé beaucoup de temps sur la politique et la rédaction de la Constitution. Dès les premiers moments, il aurait fallu penser à l’économie. Aujourd’hui, le pouvoir d’achat a baissé en raison notamment de l'inflation. Les Tunisiens souffrent". La crise économique écrase le pays. "Dans ce contexte, on peut comprendre que certains citoyens regrettent Ben Ali."

Le souvenir de la révolution suscite ainsi de l’amertume face à l’espoir d’alors. "Mais il ne faut pas en oublier les acquis", constate l’observateur. Et d’ajouter : "Nous disposons ainsi d’une liberté inédite dans le monde arabe. La société civile est très réactive. Il faut voir aussi que la transition politique fonctionne : à la suite du décès du président Essebsi, on a très vite trouvé une relève. Les élections se sont bien passées, les citoyens en ont accepté les résultats. C’est là-dessus que l’on peut bâtir." De l’émergence d’une culture démocratique…

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