Génocide rwandais : "la déclassification des archives présidentielles arrive avec un an de retard"

Des crânes humains datant du génocide des tutsis exposés dans un mémorial de Nyamata (Rwanda).
Des crânes humains datant du génocide des tutsis exposés dans un mémorial de Nyamata (Rwanda). (SIMON MAINA / AFP)

Francetv info a interrogé Patrick de Saint-Exupéry, grand reporter et spécialiste du génocide rwandais, au sujet de la déclassification des archives présidentielles françaises sur le sujet pour la période 1990-1995.

Le Rwanda fut l’un de ses terrains d’enquête les plus marquants. Le grand reporter Patrick de Saint-Exupéry, rédacteur en chef de la revue XXI, a consacré à ce pays plusieurs ouvrages, dont L’Inavouable, qui met en cause l’attitude de la France au moment du génocide des tutsis dans la région. Alors que l’Elysée a annoncé la déclassification des archives présidentielles françaises sur le sujet pour la période 1990-1995, il confie à francetv Info sa première réaction.

France tv info : Comment interpréter la déclassification des archives annoncée ce soir par l'Elysée ?

Patrick de Saint-Exupéry : C’est un bon signe, évidemment. Mais il semble que cela concerne strictement les conseillers de l’Élysée, et les conseils restreints qui se sont tenus là-bas.... Or beaucoup de ces documents sont d’ores et déjà connus. Ce complément de déclassification apportera-t-il des éléments nouveaux ? Difficile à dire. De plus, d’autres lieux de pouvoir français ont agi au moment du génocide, comme la Direction générale du renseignement extérieur (DGSE) et la Direction du renseignement militaire (DRM), et ceux-là semblent pas concernés par cette levée du voile sur les archives secrètes.

C'est regrettable, car des documents qui ont fuité ont mis à jour des positions très différentes au moment du génocide rwandais. En mai 1994, alors que les évènements avaient commencé depuis un mois, la DGSE a ainsi officiellement demandé l’arrestation du colonel Bagosora, officier de l’armée rwandaise condamné en 2011 pour avoir été l’un des architectes du génocide des tutsis. Or la DGSE n’a pas été écoutée et la DRM a pris une attitude beaucoup plus conciliante par rapport aux gens qui ont conduit le génocide.

Donc certes, la levée du secret à propos des documents du sommet de l’État est un bon signe, mais ira-t-on vers la concrétisation d’une volonté d’aller au bout de ce dossier ?

Quel est l’enjeu ?

Rappelons que le génocide des tutsis a fait près de 800 000 victimes. Or, pour l’heure, parmi les différents acteurs de cette tragédie, nous sommes face à des prises de position radicalement contradictoires. D’un côté, l’Etat et ses serviteurs ont tendance à dire "tout a été parfait, il n’y a pas eu la moindre difficulté à cette époque, la France a été la seule à agir…". Et face à cela, il y a les associations de victimes, des historiens, des chercheurs, des journalistes, qui à force de travail ont collecté des informations qui posent de lourdes questions sur le comportement de certains acteurs français dans ce génocide.

L’enjeu est donc de réconcilier ces deux discours. Il est absolument anormal d’avoir dans notre pays deux attitudes aussi antagonistes. Par exemple, un ancien capitaine de la légion affirme régulièrement qu’il ne se retrouve pas du tout dans le discours officiel du "tout a été parfait". Quand il explique ses raisons dans le détail, on sent bien ce moment de vertige à l’égard des versions lénifiantes des autorités. L’enjeu c’est donc de réconcilier les mémoires, d’écrire l’Histoire vingt ans après le génocide.

Ce travail de clarification est-il attendu par les autorités rwandaises ?

Évidemment. L’année dernière déjà, des historiens avaient déjà demandé que l’on déclassifie des documents. Nous étions en pleine période de tension entre Paris et Kigali. Il y avait eu un refus français de participer aux commémorations car à l’époque le président rwandais, Paul Kagame, avait accusé Paris d’avoir directement participé aux massacres. Cette levée du secret a donc lieu avec un an de retard.

C’est certainement un signe de bonne volonté et d’apaisement mais, je le répète, il va falloir être attentif au champ que cela concerne. Car on peut se souvenir qu’en 2010, Nicolas Sarkozy a été le seul chef de l’État français à se rendre à Kigali. Et là-bas, dans un discours, il avait reconnu que la France avait "commis des erreurs d’appréciation". Or malgré ces déclarations, par la suite on a assisté à des retours en arrière. Et le discours lénifiant a repris : "il n’y a pas le moindre problème, pas de difficulté…" Grâce à ce début de déclassification, il faudrait en finir avec le "circulez il n’y a rien à voir".

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