Génocide au Rwanda : une note confidentielle contredit la version officielle française

Théoneste Bagosora devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, le 18 décembre 2008.
Théoneste Bagosora devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, le 18 décembre 2008. (TONY KARUMBA / AFP)

Théoneste Bagosora, ancien directeur de cabinet du ministre rwandais de la Défense, est désigné par une note du renseignement français comme l'un des principaux commanditaires de l'attentat contre le président rwandais, en 1994. Un attentat qui a servi de déclencheur au génocide.

De l’attentat contre le président rwandais Habyarimana aux ventes d’armes illégales, la cellule investigation de Radio France et Mediapart révèlent mercredi 6 février de nouveaux éléments sur "le cerveau" du génocide contre les Tutsis, qui a fait près d’un million de morts, à l’été 1994.

Il s’appelle Théoneste Bagosora. Cet ancien directeur de cabinet du ministre rwandais de la Défense, passé par l’École de guerre en France, est considéré comme l’un des architectes du génocide. Condamné à la prison à vie puis à 35 ans de détention, en appel, par le Tribunal pénal international, il est aujourd’hui emprisonné au Mali.

Une note de la DGSE (les services extérieurs de renseignement français), jamais dévoilée jusqu’ici, le désigne comme l’un des commanditaires probables de l’attentat contre le président rwandais Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Un attentat qui a servi de déclencheur à un génocide préparé de longue date par les extrémistes hutus du régime.

Cette note estampillée "Confidentiel Défense" et datée du 22 septembre 1994 a été déclassifiée par le ministre de la Défense, le 17 septembre 2015, dans le cadre de l’enquête des juges Marc Trévidic et Nathalie Poux sur l’attentat contre le président Habyarimana. Ce document désigne deux extrémistes du régime, les colonels [Théoneste] Bagosora, ancien directeur de cabinet du ministre de la Défense, et [Laurent] Serubuga, ancien chef d’état-major des Forces armées rwandaises (FAR), comme les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994.

Le haut degré de préparation de cette opération

"Le 12 juillet 1994, le Service [la DGSE] avait déjà émis une hypothèse qui, deux mois plus tard, lui semble toujours la plus plausible", écrivent les espions français dans cette note, à savoir la responsabilité des "ultras" hutus dans l’attentat, désireux d’éliminer un président rwandais, jugé trop conciliant avec les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagamé, l’actuel président rwandais.

"Tous deux natifs de Karago, à l’instar du défunt président Habyarimana, [Théoneste Bagosora et Laurent Serubuga] se sont longtemps considérés comme les héritiers légitimes du régime", écrit ainsi la DGSE. "Leur mise à la retraite, prononcée en 1992 par le président Habyarimana, alors qu’ils espéraient obtenir le grade de général, avec les privilèges afférents, a été à l’origine d’un lourd ressentiment et d’un rapprochement remarqué auprès de Mme Agathe Habyarimana, veuve du président et considérée souvent comme l’un des principaux cerveaux de la tendance radicale du régime."

"Cette opération [l’attentat contre l’avion du président Habyarimana] aurait été préméditée de longue date par les extrémistes hutus", poursuit le renseignement français. "L’assassinat de ministres de l’opposition modérée et de Tutsis, moins d’une demi-heure après l’explosion du Falcon présidentiel, confirmerait le haut degré de préparation de cette opération."

Un complot politique soigneusement préparé

Ce n’est pas la première fois que la DGSE alerte ainsi le sommet de l'État. Dès le 13 février 1993, les agents du renseignement français évoquent, dans une note, un "vaste programme de purification ethnique dirigé contre les Tutsis, dont les concepteurs seraient des proches du chef de l'État." Le 8 avril 1994, soit deux jours après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le renseignement extérieur écrit que "les événements actuels sont à replacer dans un contexte d’affrontement entre Hutus du nord et Hutus du sud", avec "la possibilité d’un complot politique organisé et soigneusement préparé, comme le montre l’exécution de l’attentat, relativement complexe sur le plan technique".

Le 11 avril 1994, la DGSE estime que les missiles qui ont abattu l’avion présidentiel provenaient "de la bordure du camp militaire de Kanombe", contrôlé par la garde présidentielle. Les espions français écartent donc, a priori, la responsabilité du FPR dans l’attentat : "L’hypothèse selon laquelle ces roquettes pourraient avoir été tirées par des éléments armés du Front patriotique rwandais (FPR) n’est pas satisfaisante", analyse la DGSE. "Pour pouvoir approcher de l’aéroport, il est nécessaire de franchir plusieurs barrages militaires et la zone est strictement interdite aux civils. Par ailleurs, des patrouilles de gendarmes et de soldats de la Mission d’assistance des Nations unies (MINUAR) quadrillent le terrain. Les roquettes semblent donc avoir été tirées par des personnels bien entraînés et se trouvant déjà dans le périmètre de sécurité de l’aéroport."

Les expertises menées par les juges Trévidic et Poux confirment, en 2012, que la "zone de tir la plus probable" d’où sont partis les missiles se situe sur le "site de Kanombe", quartier général de la garde présidentielle. L’enquête sur l’attentat contre l’avion du président Habyarimana s’est conclue par un non-lieu, en décembre 2018. 

Contacté au sujet de cette note de la DGSE du 22 septembre 1994 concernant la responsabilité des extrémistes hutus dans l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, l’ancien secrétaire général de l’Élysée, Hubert Védrine nous fait la réponse suivante : "C’est bien possible. Il y avait des tas de notes d’origines diverses envisageant les deux hypothèses [le FPR et les extrémistes hutus]. Dans tous les cas, les auteurs [de l’attentat] voulaient casser la logique d’Arusha : le compromis politique imposé par la France."

De son côté, l’avocat de la veuve du président Habyarimana, Philippe Meilhac, considère le contenu de cette note comme “totalement anachronique”, considérant que "la piste du Front patriotique rwandais a finalement été la seule retenue par le rapport de la mission parlementaire puis les juges d'instruction français". Lire la réponse intégrale de Me Philippe Meilhac.

80 tonnes d’armes en plein génocide

On retrouve également l’ombre de Théoneste Bagosora, parfois surnommé "le Himmler du Rwanda", dans le cadre de l’enquête ouverte en septembre 2017 contre la banque BNP Paribas, pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité, suite à la plainte des associations Sherpa, le Collectif des parties civiles pour le Rwanda et Ibuka. Une instruction menée par les juges français Alexandre Baillon et Stéphanie Tacheau.

La banque est soupçonnée d’avoir contribué au financement d’un achat illégal d’armes à destination du Rwanda, en juin 1994, deux mois après le déclenchement du génocide. Et cela malgré un embargo sur les armes voté par les Nations unies, un mois plus tôt. 80 tonnes d’armes auraient ainsi été livrées depuis les Seychelles, jusqu’à Goma, au Zaïre, à proximité de la frontière rwandaise.

Le 10 novembre 2005, devant le Tribunal pénal international, Théoneste Bagosora reconnaît la réalité de ces livraisons d’armes, effectuées depuis les Seychelles, par deux rotations d’avions. Le juge Baillon a tenté, en vain, d’entendre l’ancien "cerveau" du génocide, actuellement détenu au Mali. Les autorités maliennes lui font cette réponse, le 14 février 2018 : "Théoneste Bagosora a indiqué qu’il ne souhaitait pas évoquer ce dossier avec nous, ni être entendu par le magistrat français, et qu’il ne répondrait pas à ses questions."

De l’argent pour un intermédiaire sud-africain

Mais les flux financiers parlent à sa place. Pour l’aider à acheter des armes, en plein embargo, le colonel Bagosora peut compter sur un sulfureux intermédiaire sud-africain : Petrus Willem Ehlers. Cet ancien secrétaire particulier de Pieter Willem Botha (Premier ministre d’Afrique du Sud de 1978 à 1984 puis président de 1984 à 1989 durant l’apartheid), joue un rôle clé dans cette livraison d’armes illégales, grâce à un compte bancaire suisse ouvert le 14 octobre 1993.

Les commissions rogatoires lancées par les juges français auprès des autorités suisses ayant enquêté sur le sujet dans les années 90 établissent de manière formelle que Petrus Willem Ehlers a bien utilisé son compte (baptisé CHEATA) à l’Union bancaire privée (UBP) à Lugano, en Suisse, afin de recevoir l’argent correspondant à ces achats d’armes. Comme le montre la documentation fournie par l’UBP, le 14 juin 1994, le compte de l’intermédiaire sud-africain est crédité de 592 784,21 dollars, provenant de la Banque nationale du Rwanda (BNR).

Deux jours plus tard, le 16 juin 1994, le même compte est crédité de 734 099,87 dollars. De l’argent ensuite transféré sur un compte de la Banque centrale des Seychelles. Des relevés bancaires fournis aux autorités suisses par l’UBP de Lugano démontrent également que la Banque nationale de Paris (BNP) a bien validé ces deux paiements sur lesquels enquête aujourd’hui la justice française. Contactée, BNP Paribas n’a pas souhaité réagir.

Suite à la parution de cet article, Monsieur Laurent Serubuga a souhaité exercer son droit de réponse. Nous publions sa réponse ci-dessous :

"Dans votre article publié le 6 février 2019 intitulé "Génocide au Rwanda : une note confidentielle contredit la version officielle", signé de Benoît Collombat, vous reprenez des extraits d 'une note de la DGSE m 'accusant d 'être l'un des principaux commanditaires de l'attaque contre l'avion du Président Habyarimana. 

Je conteste ces accusations que je qualifie de gravissimes. 

J'affirme que j'ai quitté mes fonctions de chef d'État-Major des armées en 1992 ; ayant pris ma retraite j'ai quitté la vie militaire pour la vie civile. Je n'ai joué aucun rôle dans l'assassinat du Président Habyarimana. 

De surcroît l'article me définit comme 'un acteur clé du génocide'. 

Je précise en effet que je n'ai jamais été poursuivi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et que dans le cadre d'une enquête judiciaire menée en France suite à des plaintes déposées contre moi pour crime contre l'humanité, j'ai d'abord bénéficié d'un classement sans suite, puis, dans le cadre d'une information, j'ai été entendu en simple qualité de témoin assisté, sans être mis en examen. 

Je conteste vigoureusement sans réserve les accusations infondées contenues dans votre article et dans le document que vous citez."

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