Afrique de l'Est : les transporteurs routiers, grands propagateurs du coronavirus

Le transport peut être un vecteur important du Covid-19. Ici photo d\'illustration d\'une course organisée par le constructeur français Renault Trucks sur les traces de l\'explorateur David Livingstone dans le sud-est africain. Photo prise en Zambie le 17 juin 2009.
Le transport peut être un vecteur important du Covid-19. Ici photo d'illustration d'une course organisée par le constructeur français Renault Trucks sur les traces de l'explorateur David Livingstone dans le sud-est africain. Photo prise en Zambie le 17 juin 2009. (ANDRE GODELOUP / AFP)

Chargeant leurs marchandises dans les grands ports du Kenya ou de Tanzanie, des milliers de camions sillonnent les pays d'Afrique de l'Est. Ne pouvant les empêcher de circuler, les autorités craignent que ces véhicules ne deviennent les principaux vecteurs du virus d'un pays à l'autre. 

Chaque jour, des centaines de poids-lourds partent des principaux ports de l'océan Indien pour livrer leurs marchandises dans toute l'Afrique de l'Est, alimentant les craintes que les chauffeurs-routiers ne deviennent des vecteurs majeurs du Covid-19.

Tout au long de leurs périples de centaines de kilomètres, partant des ports kényan de Mombasa ou tanzanien de Dar es Salaam, et se rendant vers l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud et la République démocratique du Congo (RDC), les chauffeurs passent par les douanes et les contrôles de pesage de leur camion. Ils se retrouvent dans les mêmes bars et, pour certains, fréquentent les mêmes prostituées...

Alors que la plupart des pays de la région ont restreint les déplacements pour enrayer la propagation du nouveau coronavirus, les routiers font partie des rares à pouvoir circuler et livrer leurs précieuses marchandises, souvent des vivres, à l'ensemble de la région. Problème : des tests réalisés aux frontières ont révélé un nombre élevé de cas de coronavirus parmi eux et mis en lumière les risques de les voir propager la maladie. Le président ougandais, Yoweri Museveni, a d'ailleurs récemment estimé que ces chauffeurs constituaient une source d'inquiétude pour l'Ouganda et sa région.

Grand nombre de cas positifs parmi les routiers 

L'Ouganda, qui a recensé au total 122 cas de nouveau coronavirus, a mené des milliers de tests sur les chauffeurs routiers, dont 51, essentiellement des Kényans et des Tanzaniens, se sont révélés positifs au Covid-19.

Le Rwanda voisin indique que depuis trois semaines, le nombre de cas sur son territoire, actuellement de 285, "reflète une augmentation de cas parmi les routiers et leurs assistants", sans préciser leur nombre exact. Ailleurs, au Kenya, en RDC ou au Soudan du Sud, des conducteurs de camion ont aussi été testés positifs.

Osborne Ndalo, médecin à Mombasa pour l'ONG North Star Alliance qui gère des centres de santé dédiés aux conducteurs de poids-lourds, explique qu'un chauffeur kényan testé positif à la frontière avec l'Ouganda, avait transmis le virus à au moins quatre personnes sur sa route, dont une petite amie.

Ce qui fait des chauffeurs routiers un groupe à risques, c'est leur mobilité (...) Ils sont au contact de personnes de différents milieux et de différentes régionsOsborne Ndalo, médecin à Mombasa (Kenya)AFP

Pour le directeur des services de santé ougandais, le Dr. Henry Mwebesa, la fréquentation de prostituées est un risque supplémentaire. Selon lui, "un chauffeur de poids-lourd positif peut infecter une travailleuse du sexe par un simple contact et le virus peut alors, non seulement se propager parmi les routiers, mais aussi les communautés" locales. Un schéma qui rappelle celui de la propagation du VIH-sida dans la région.

Imposer des tests

Le Kenya impose désormais aux chauffeurs routiers traversant ses frontières de passer un test toutes les deux semaines et d'en conserver la preuve. De son côté, le président Museveni a estimé qu'interdire l'accès des camions serait "suicidaire" pour l'Ouganda. Comme certains de ses voisins, ce pays enclavé ne peut compter que sur la route pour l'import-export de marchandises à des prix compétitifs.

La pandémie a ainsi conduit à l'adoption d'une panoplie de mesures aux frontières de la sous-région qui affectent sensiblement le trafic des marchandises. La politique ougandaise de tests aux postes-frontières a ainsi provoqué des files d'attente de plusieurs jours pour les routiers. Kampala a également interdit aux routiers de s'arrêter à leurs arrêts habituels et leur a désigné des arrêts obligatoires, où ils sont recensés, testés et leurs véhicules désinfectés.

Le pays envisage même un système où des chauffeurs ougandais prendraient le volant de tous les poids-lourds entrant sur le territoire à la frontière. Le Rwanda a déjà adopté et mis en pratique une telle mesure. "Certains des chauffeurs qui viennent des pays voisins n'ont pas toujours de protections et ne respectent pas les mesures de prévention, telles que l'auto-isolement, le port du masque...", justifie Abdul Ndarubogoye, président de l'Association rwandaise des chauffeurs-routiers.

Prise de température

Le Rwanda fait transiter ses marchandises importées majoritairement par la Tanzanie et, dans une moindre mesure, par le Kenya et l'Ouganda. Ces nouvelles règles ont suscité la colère de chauffeurs tanzaniens qui ont manifesté leur mécontentement au poste-frontière de Rusumo en empêchant leurs collègues rwandais d'entrer dans leur pays.

"C'est comme si les Etats de la Communauté d'Afrique de l'Est n'avaient pas confiance dans la manière dont chacun d'entre eux gère le Covid-19", regrette de son côté Rahim Dossa, membre du conseil d'administration de l'Association tanzanienne des propriétaires exploitants de poids-lourds.

Régulièrement pointée du doigt pour son approche laxiste et son manque de transparence dans la gestion de l'épidémie, la Tanzanie n'a imposé aux chauffeurs routiers que la prise de température, à ses frontières. La Zambie voisine a d'ailleurs récemment fermé sa frontière avec la Tanzanie après avoir identifié un foyer épidémique dans la localité frontalière de Nakonde.

"Si un pays (dans la région) se révèle être un maillon faible, alors nous ne faisons pas grand-chose pour lutter contre le Covid-19", a mis en garde le docteur Ndalo.

Vous êtes à nouveau en ligne