RDC: Joseph Kabila veut des élections sans témoins

Le président Joseph Kabila à Kinshasa le 19 juillet 2018
Le président Joseph Kabila à Kinshasa le 19 juillet 2018 (JUNIOR D. KANNAH / AFP)

La République démocratique du Congo fait comprendre à ses partenaires, ONU, Afrique du Sud, UE, qu'elle peut se passer de leur aide, leurs conseils et leurs remarques pour les élections prévues dans quatre mois, jour pour jour, le 23 décembre 2018. Voilà qui n’est pas forcément de bon augure pour la suite… Le président Joseph Kabila est-il réellement prêt à passer la main ?

Kinshasa veut tenir les «envoyés spéciaux» et autres «observateurs» à distance d'un processus électoral qui a pour but ultime la première transition pacifique du pouvoir en RDC. Pour autant, pour l'instant, le calendrier est respecté au jour près après l'annonce du retrait du président Joseph Kabila, la désignation d'un dauphin (l'ancien ministre de l'Intérieur Emmanuel Ramazani Shadary) et avant la publication, le 24 août 2018, de la liste provisoire des candidats.
           
Kinshasa a rejeté, le 23 août 2018, la nomination de l'ex-président sud-africain Thabo Mbeki comme «envoyé spécial» en RDC. Nomination annoncée par la presse mais jamais confirmée officiellement par Pretoria. A l'époque de sa présidence (1997-2007), Thabo Mbeki avait accueilli les accords de Sun City pour mettre fin aux deux guerres du Congo (1997-2003).

«Il n'y aura plus d'envoyés spéciaux en RDC, fussent-ils Thabo Mbeki», a déclaré le conseiller diplomatique du président, Barnabé Kikaya Bin Karubi. Ces envoyés «ont tendance à se comporter comme les proconsuls. Ils ne respectent pas l'autonomie de la RDC. Nous voulons marquer notre souveraineté», a ajouté le ministre de la Communication, Lambert Mende.
           
La visite du secrétaire général de l'ONU «inopportune»
Quelques jours plus tôt, la commission électorale avait indiqué qu'elle se passerait des avions et des hélicoptères de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco) pour le déploiement de ses «machines à voter» aux quatre coins de l'immense RDC (2,3 millions de km2, quelque 40 millions d'inscrits). «Nous ne nous imposons pas», a réagi prudemment une porte-parole de la Monusco.
           
En juillet, l'entourage du président Kabila avait été jugée «inopportune» une visite du secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres. Dans le même temps, le gouvernement de la RDC souhaite ouvertement le départ en 2020 de la Monusco. Laquelle est la mission onusienne de tous les superlatifs : deux décennies de présence en 2019, plus d'un milliard de dollars par an, 16.000 hommes sur le terrain.
           
Malgré la présence de cette mission, le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l'homme (BCNUDH) a enregistré 515 violations en juillet. Des membres de la police et de l'armée «demeurent (…) responsables de la moitié des violations documentées», selon sa note mensulle de juillet 2018.

«Chantages en tous genres»
Le président Kabila a affirmé en juillet que les élections seront «entièrement financées par l'Etat congolais». Objectif : «affranchir notre processus électoral des contingences du financement extérieur et, par conséquent, des chantages de tous genres».
           
Dans ce contexte, l'envoi d'une éventuelle mission d'observation électorale de l'Union africaine ou de l'Union européenne apparaît «compliqué». «On souhaite évidemment une observation de l'Union européenne. Mais pour cela il faut une invitation de Kinshasa. Vu le climat ambiant, cela me paraît peu probable», dit un diplomate. «On est dans un contexte souverainiste», relève une autre source européenne. Selon elle, la présence d'observateurs électoraux «est une manière d'établir la confiance dans le processus électoral».

Ce repli de Kinshasa inquiète le constitutionnaliste André Mbata Mangu: «Refuser la venue du président Thabo Mbeki serait un signe que la RDC a beaucoup de choses à cacher à la communauté internationale», explique cette voix de la société civile.
           
L'Union européenne a sanctionné une douzaine de personnalités congolaises (gel des avoirs et des visas) pour atteinte aux droits de l'homme après la fin du deuxième et dernier mandat du président Kabila fin 2016 et le report des élections. Parmi ces personnalités figure  Emmanuel Ramazani Shadary…
           
«Machine à voter»
Le retrait du président Kabila, conformément à la Constitution, a fait baisser la tension, mais les polémiques subsistent sur la «machine à voter» et la validité du fichier électoral. Le mouvement citoyen Lutte pour le changement (Lucha) a lancé un appel à des manifestations le 3 septembre pour le retrait de ces machines, considérées comme des instruments de fraude par l'opposition.
           
Le fichier électoral comprend, lui, plusieurs millions d'inscrits sans empreintes digitales, selon un rapport de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) fin mai. «L'absence de consensus sur la machine à voter et le fichier électoral constitue une source de préoccupation pour les Nations unies», reconnaît sa mission en RDC.
           
Voilà qui ne peut que nourrir les craintes des observateurs. En même temps, une petite phrase du président Kabila a ravivé les craintes d'un faux départ chez ses adversaires. «Je ne vous dis pas au revoir, mais à bientôt», a-t-il glissé devant ses pairs de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC) en Namibie, la semaine dernière…. La crise en RDC pourrait donc connaître encore bien des rebondissements.
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