Tunisie : après 100 jours passés au pouvoir, Kaïs Saïed reste une énigme

Le président tunisien, Kaïs Saïed, lors de sa cérémonie d\'investiture à l\'Assemblée des représentants du peuple (Parlement) à Tunis, le 23 octobre 2019.
Le président tunisien, Kaïs Saïed, lors de sa cérémonie d'investiture à l'Assemblée des représentants du peuple (Parlement) à Tunis, le 23 octobre 2019. (REUTERS - ZOUBEIR SOUISSI / X02856)

Elu le 13 octobre 2019, le nouveau président tunisien n'a toujours pas de gouvernement.

Avec son élection-raz-de-marée (72,21% des voix) le 13 octobre 2019, le président Kaïs Saïed, surnommé Robocop en raison de son débit saccadé et de sa raideur, a atteint les 100 jours à la tête de la jeune démocratie tunisienne. S'il s'est soudain retrouvé au centre du jeu politique, il lui reste à imprimer sa marque, en l'absence d'un gouvernement en fonctions.

Pour la première fois depuis son accession au pouvoir, il répondra en direct, dans la soirée du 30 janvier 2020, à des questions visant à faire un bilan de ses trois premiers mois au pouvoir, sur la chaîne de télévision publique Wataniya. Cette interview, à laquelle il s'était engagé à participer lors des débats télévisés historiques organisés pendant la campagne présidentielle, adopte un format inédit en Tunisie et rare dans la région.

Cinq questions seront tirées parmi des vidéos envoyées par des citoyens sur le site de l'ONG Munathara, qui estime qu'il s'agit là d'une "réelle innovation dans la région", avec pour but de demander des comptes sur les promesses électorales. L'entretien "sera axé sur les domaines concernant les prérogatives constitutionnelles du président de la République", à savoir diplomatie, défense et sécurité, et "sur les questions majeures pour les citoyens et la société", a indiqué Wataniya.

Les thèmes socio-économiques avant tout

Il avait fait campagne sans réel programme sur le grand principe d'une décentralisation du pouvoir, d'un soutien à la jeunesse, capitalisant sur le rejet de la classe politique post-révolution. Mais depuis son élection, le nouveau chef de l'Etat tunisien s'est peu exprimé sur ses intentions.

Il a axé sa communication sur les thèmes socio-économiques qui lui sont chers, plus que sur la défense et la politique étrangères, domaines relevant pourtant des prérogatives présidentielles. Il a certes reçu des responsables étrangers de tous bords au sujet du conflit en Libye voisine, dont le président turc Recep Tayyip Erdogan. Mais il a aussi invité à Carthage des diplômés chômeurs, des martyrs de la révolution de 2011 et autre laissés-pour-compte de l'intérieur du pays.

"Président des câlins"

Kaïs Saïed a assuré ses interlocuteurs de son soutien. Problème : ces rencontres n'ont pas été suivies de mesures concrètes. Ce qui lui a valu l'ironique surnom de "président des câlins"...

"On n'a pas encore d'idée précise de sa stratégie, il n'y a pas encore de gouvernement, donc la machine de l'Etat est au ralenti", a indiqué à l'AFP le politologue Youssef Cherif. L'absence de mise en œuvre d'un quelconque programme incombe en effet en premier lieu à une situation politique confuse, dans le sillage de législatives d'octobre qui n'ont vu aucun parti en mesure d'imposer une majorité. Ainsi qu'à un éclatement inédit de l'hémicycle, avec une vingtaine de formations représentées au Parlement.

Après l'échec début janvier d'un premier gouvernement à obtenir la confiance, Kaïs Saïed s'est vu contraint de nommer un nouveau Premier ministre. Une situation qui lui a permis d'"imposer son jeu", fait valoir Youssef Cherif.

Président sans parti et très critique du système parlementaire partisan, il a notamment exigé des formations politiques qu'elles communiquent des propositions écrites, avant de choisir comme chef du gouvernement un économiste centriste, Elyes Fakhfakh. Fruit d'un compromis, ce choix a néanmoins fait fi des préférences des deux principaux partis, les islamistes d'Ennahdha et la formation Qalb Tounes du magnat des médias Nabil Karoui.

Elyes Fakhfakh, très largement battu au 1er tour de la présidentielle (0,34% des voix), a lui-même reconnu ne devoir sa légitimité qu'au chef de l'Etat. Dans une déclaration imprégnée de lyrisme, ce dernier a demandé au futur chef de gouvernement, qui dispose encore d'une quinzaine de jours pour arracher une majorité au Parlement, de "considérer la souffrance silencieuse des chômeurs et des pauvres".

Le président tunisien, Kaïs Saïed (G), avec son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, le 25 décembre 2019 à Tunis
Le président tunisien, Kaïs Saïed (G), avec son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, le 25 décembre 2019 à Tunis (AFP - TURKISH PRESIDENCY / MURAT CETIN / ANADOLU AGENCY)
C'est la priorité exprimée par tous :relancer une économie qui n'a connu que 1,4% de croissance en 2019 et ne parvient pas à réduire un chômage dépassant les 15%, alors que l'inflation s'est stabilisée à plus de 6,5%. Si les députés rejetaient l'équipe constituée par Elyes Fakhfakh, le président aurait alors une autre carte en main : la possibilité de dissoudre l'Assemblée à partir du 15 mars.

Souverainisme

Sur la politique extérieure, il semble aussi délicat de déterminer une "doctrine Saïed". "On commence à voir un certain souverainisme", affirme Youssef Cherif. Ce dernier cite le refus ferme opposé au président turc de suivre la ligne d'Ankara sur le dossier libyen, ou encore le rejet d'une invitation allemande jugée trop tardive à une conférence sur ce conflit mi-janvier.

Assurant attendre qu'un gouvernement soit en place, il n'a honoré aucune invitation à l'étranger, à l'exception d'Oman pour présenter ses condoléances après la mort du sultan Qabous. La première visite officielle est prévue à Alger le 2 février.

Si son souverainisme est dans la lignée de sa campagne, l'absence de la Tunisie à la conférence de Berlin sur la Libye n'a pas fait l'unanimité. Certains ont apprécié ce coup de poing sur la table, mais d'autres ont critiqué une fierté mal placée.

Autre mesure forte ayant déclenché un débat : l'accueil solennel qu'il a réservé à des orphelins rapatriés de Libye, où leurs parents avaient rejoint des organisations jihadistes. Cette position contraste avec la réticence affichée jusque-là par Tunis sur ce dossier très sensible. Les ONG réclamaient ces rapatriements de longue date, mais des critiques ont fusé sur cet égard présidentiel. Ces polémiques sont néanmoins reléguées au second plan par les passes d'armes au Parlement sur le gouvernement.

"Tous les partis creusent leur tombe, sauf lui", analyse le chercheur Michael Ayari, de l'International Crisis Group (ICG). "Kaïs Saïed est un nouveau phénomène", et "beaucoup de gens attendent un homme fort". "Mais il faut encore qu'il se révèle", ajoute-t-il.

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