Libye : civils et migrants pris au piège de la nouvelle bataille de Tripoli

Des combattants fidèles au gouvernement d’accord national (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu internationalement, se mettent en position lors d\'affrontements avec les forces fidèles à l\'homme fort de l’Est, Khalifa Haftar, à Ain Zara dans la banlieue sud de Tripoli, le 25 avril 2019. 
Des combattants fidèles au gouvernement d’accord national (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu internationalement, se mettent en position lors d'affrontements avec les forces fidèles à l'homme fort de l’Est, Khalifa Haftar, à Ain Zara dans la banlieue sud de Tripoli, le 25 avril 2019.  (FADEL SENNA / AFP)

Trois semaines après l’offensive du maréchal Haftar contre la capitale libyenne, des organisations humanitaires internationales tirent la sonnette d’alarme sur la situation de la population civile et des migrants subsahariens dans les zones de combat autour de Tripoli.

Même si l’offensive de l’homme fort de Cyrénaïque, Khalifa Haftar, pour le contrôle de la capitale libyenne semble marquer le pas, les organisations humanitaires et de défense des droits de l’Homme s’inquiètent de la dégradation de la situation humanitaire dans les quartiers touchés à la périphérie de Tripoli. "Plus de 30 000 personnes ont quitté leurs maisons et ont trouvé refuge chez des proches ou dans des bâtiments publics", a indiqué le 25 avril 2019 le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Des quartiers densément peuplés devenus des champs de bataille

Les autorités libyennes et l'ONU avaient fait elles mêmes état ces derniers jours d'un nombre de déplacés atteignant jusqu'à 35 000 personnes. 

"Les coupures de courant sont fréquentes dans les zones où se déroulent les affrontements. Les services et infrastructures de base à Tripoli, comme les hôpitaux ou les stations d'approvisionnement en eau, qui ont déjà souffert des violences depuis huit ans, sont encore plus affaiblis", détaille le CICR. "Notre principale inquiétude porte sur les civils qui vivent près des lignes de front. Des quartiers densément peuplés deviennent progressivement des champs de bataille", a précisé le directeur du bureau du CICR à Tripoli, Youness Rahoui.

Il souligne par ailleurs qu'il est "de plus en plus dangereux pour les travailleurs médicaux d'aller secourir les blessés", au moment où des informations font état d'un accroissement des "bombardements aveugles""Il est crucial que les hôpitaux, les installations médicales, les personnels de santé et les véhicules de secours puissent exercer en toute sécurité", a encore insisté Youness Rahoui.

Même inquiétude pour les 6000 migrants subsahariens, dont 3000 se trouvent dans des centres de détention inhumains situés près des zones de combat, exposés à toutes sortes d’exactions de la part des belligérants. Le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) a annoncé avoir évacué le 24 avril au soir 325 réfugiés du centre de Qasr Bin Gashir, au lendemain de violences dans ce centre situé à une trentaine de kilomètres au sud de Tripoli, dans une zone sous contrôle des forces de Haftar.

Dans son communiqué, le HCR a évoqué des cas "de violence armée contre des détenus qui protestaient contre leurs conditions de détention". "Il n'y a eu aucune blessure par balles, mais douze réfugiés ont subi des attaques physiques qui ont nécessité un traitement à l'hôpital", a indiqué l'organisme onusien pour les réfugiés.

Toutefois, Médecins sans Frontières Belgique a posté une vidéo contredisant la version du HCR. Sur des images tournées dans ce même centre, on peut voir plusieurs migrants avec des blessures par balles aux jambes. Les médecins de l’ONG qui ont examiné ces preuves ont plaidé pour une évacuation de ces blessés hors de la Libye.

De son côté, dans un rapport publié le 25 avril, l’ONG Human Rights Watch (HRW) confirme que des hommes armés ont bien attaqué le 23 avril des détenus au centre de détention de Qasr Bin Gashir. Les rapports décrivent des assaillants qui tirent des coups de feu mais diffèrent sur le point de savoir si les personnes blessées l'ont été par balles. On ignore qui a mené l'attaque, ajoute HRW.

Des migrants contraints de manier les armes

Plus globalement, l’ONG de défense des droits de l’Homme attire l’attention sur ces centres de détention pour migrants situés à proximité de bases de milices alliées au Gouvernement d’accord national (GNA) de Fayez al-Sarraj à Tripoli, reconnu par l’ONU. Les détenus y sont maintenus indéfiniment sans contrôle judiciaire et sont exposés à de graves risques d'abus, notamment de torture, de privation de nourriture et de soins médicaux, de travail forcé, d'extorsion et de violences sexuelles, écrit HRW. 

Désormais, ils seraient également contraints par les milices tripolitaines à travailler au stockage des munitions, à la réparation de véhicules militaires, voire à manipuler les armes. "Des milliers de migrants et de demandeurs d'asile détenus dans des conditions épouvantables se retrouvent désormais pris au piège près ou en première ligne d'un conflit", a déclaré Judith Sunderland, la directrice associée de HRW pour l'Europe et l'Asie centrale. "Tous les membres des milices qui les forceraient à manipuler des armes aggraveraient leur cauchemar, et pourraient être coupables de crimes de guerre", a-t-elle prévenu.

Pour HRW, les membres de l'Union européenne (UE) et d'autres pays devraient exhorter les parties en conflit à respecter leurs obligations juridiques et à soustraire tous les civils sous leur contrôle, y compris les migrants détenus au voisinage d'objectifs militaires.

Ces pays devraient aider à garantir la libération ou la réinstallation en toute sécurité de tous les migrants dans les centres de détention, y compris par des évacuations hors du pays, insiste l'ONG.

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