Le Kenya rend un dernier hommage à son ancien président Daniel arap Moi

Des militaires escortent le cercueil transportant l\'ancien président kényan Daniel arap Moi, à son arrivée au stade de Nyayo, à Nairobi, la capitale du Kenya, le 11 février 2020.
Des militaires escortent le cercueil transportant l'ancien président kényan Daniel arap Moi, à son arrivée au stade de Nyayo, à Nairobi, la capitale du Kenya, le 11 février 2020. (SIMON MAINA / AFP)

Alors qu'ils lui font leurs ultimes adieux, ses compatriotes font fi du passé d'un dirigeant dont le règne a rimé avec répression.

Les Kényans rendent ce 11 février 2020, déclaré férié pour l'occasion, un dernier hommage à Daniel arap Moi, l’homme qui a dirigé leur pays d’une main de fer pendant 24 ans. Son cercueil, drapé dans le drapeau kényan, est exposé au stade Nyayo à Nairobi, la capitale kényane. La cérémonie a débuté en présence du président kényan Uhuru Kenyatta qui a décrété des obsèques nationales. Plusieurs chefs d'Etat africains ont assisté à la cérémonie, parmi lesquels le Rwandais Paul Kagame, le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, l'Ethiopienne Sahle-Work Zewde et le Sud-Soudanais Salva Kiir.

Successeur de Jomo Kenyatta

Daniel arap Moi, président du Kenya entre 1978 et 2002, est mort à 95 ans, le 4 février 2020. Instituteur de formation, il avait succédé au père de l'indépendance Jomo Kenyatta – lui-même père de l'actuel président à la mort de celui-ci en 1978.

Né le 2 septembre 1924 dans une famille pauvre du district de Baringo, à quelque 300 km au nord de Nairobi, Daniel arap Moi est membre des Tugen, sous-groupe des Kalenjin, à l'identité alors peu affirmée, disent des analystes, mais dont il se fera le représentant naturel et qui finira par devenir l'un des plus soudés électoralement.

Moi reçoit une éducation chrétienne, il devient instituteur avant d'entrer en politique en 1955. Il rejoint le Conseil législatif mis en place par le colonisateur britannique et participe aux pourparlers sur l'indépendance, proclamée en 1963.

Dans le gouvernement du père de l'indépendance, Jomo Kenyatta, Moi occupe plusieurs portefeuilles avant d'être nommé vice-président en 1967. Il reste dans l'ombre de Kenyatta jusqu'à la mort de ce dernier en 1978, mais parvient à écarter ses adversaires pour la succession.

Fin du multipartisme, répression et corruption 

Ses mandats sont vite marqués par le durcissement d'une répression que maniait déjà Kenyatta. Un système de parti unique est instauré en 1982, juste avant un coup d'Etat manqué.

Les défenseurs des droits de l'Homme dénoncent détentions sans procès et cas de torture par centaines. "Pour la première fois, des citoyens ordinaires se sont retrouvés la cible de la répression d'Etat, la torture, l'emprisonnement sont devenus un élément de la relation entre le pouvoir et ses sujets", décrit le chercheur Daniel Branch dans un livre sur le Kenya post-colonial.

Des élites culturelles, des militants des droits de l'Homme, des défenseurs de l'Environnement, comme l'écrivain Ngugi wa Thiong'o ou la future prix Nobel de la Paix Wangari Maathai, se retrouvent également dans le collimateur du régime. Des manifestations sont étouffées dans les universités.

Une personne lit un article du journal \"Daily Nation\" consacré à la mort de l\'ancien président kényan Daniel arap Moi. 
Une personne lit un article du journal "Daily Nation" consacré à la mort de l'ancien président kényan Daniel arap Moi.  (SIMON MAINA / AFP)

Les Kényans subissent aussi le chômage et l'inflation, dans une économie gangrenée par la corruption. Moi parti du pouvoir, son régime sera accusé de détournements de fonds massifs, via un système de fausses exportations l'affaire "Goldenberg" pour laquelle il ne sera jamais vraiment inquiété.

L'ancien opposant Raila Odinga, incarcéré pour son opposition au parti unique dans les années 80 et 90, a salué à sa mort Daniel arap Moi pour sa décision de finalement rétablir le multipartisme pour les élections générales de 1992. 

Farouchement opposé, le défunt avait finalement cédé sous la pression du clergé, de la société civile et de la communauté internationale, mais en prédisant que le multipartisme amènera le chaos.

Ses détracteurs l'accusent d'avoir alors instrumentalisé des rancœurs ethniques alimentées depuis des années par la mainmise de l'ethnie kikuyu de Kenyatta sur le pouvoir, l'économie et les terres. Domination qu'il a toutefois rééquilibrée au profit des Kalenjin.

Repentir et médiation en Afrique de l'Est

Moi, contraint par la Constitution, quitte le pouvoir en 2002. Une fois parti, l'ex-autocrate, qui selon l'écrivain Ngugi wa Thiong'o avait fini par incarner cette phrase attribuée à Louis XIV "L'Etat, c'est Moi", demandera "pardon" pour les fautes commises sous son régime.

Celui, dont une multitude d'écoles au Kenya portent encore le nom, sera alors mandaté par son pays comme émissaire pour la paix dans la Corne de l'Afrique et les Grands Lacs.

Il sera consulté pour ramener l'ordre dans son pays lors des émeutes post-électorales de fin 2007 et début 2008, mais s'opposera jusqu'au bout à une nouvelle Constitution qui introduit notamment une meilleure répartition des richesses via la décentralisation. Aisément reconnaissable à sa haute stature et ses yeux bleus, l'ex-président fut reconnu coupable en mai 2019 d'accaparement illégal de terres en 1983. Ces dernières années, des observateurs kényans ont à plusieurs reprises déploré une forme de réhabilitation en douceur de l'ancien autocrate, qui recevait régulièrement la visite de responsables politiques de premier plan venus le consulter.

Divorcé, jamais remarié, Daniel arap Moi a eu huit enfants, dont une fille adoptive. Le corps de l'ancien président sera inhumé mercredi 12 février 2020 dans sa région natale, à Kabarak, à quelque 220 km au nord-ouest de Nairobi.  

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