La France interdit les forages pétroliers aux îles Eparses, sur fond de querelle avec Madagascar

Vue aérienne de Juan de Nova, l\'une des cinq îles Eparses dans l\'océan Indien. C\'est au large de ce territoire français qu\'ont été menés des forages offshore. Photo prise le 9 avril 2014.
Vue aérienne de Juan de Nova, l'une des cinq îles Eparses dans l'océan Indien. C'est au large de ce territoire français qu'ont été menés des forages offshore. Photo prise le 9 avril 2014. (AFP - FRANCOIS LEPAGE / HANS LUCAS)

Paris et Antanarivo se disputent ces petites îles de l'ouest de l'océan Indien.

Par la voix de la ministre de la Transition écologique Elisabeh Borne, le gouvernement français a annoncé le 20 février 2020 qu'il avait refusé "de prolonger le permis exclusif de recherches en mer Juan de Nova Maritime Profond, situé au large des îles Eparses", archipel français du canal du Mozambique. Antananarivo revendique ces îles conservées par Paris après l'indépendance du pays en 1960. Cette annonce est intervenue alors que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, se trouvait à Madagascar avant de se rendre le 22 février au Mozambique.

Selon le site actu-environnement, le permis de recherches offshore appelé Juan de Nova Maritime Profond avait été accordé en 2013 à la compagnie nigériane (Sapetro) South Atlantic Petroleum et à sa consœur américaine Marex Petroleum. Prolongé une première fois en 2015, "il autorisait les deux sociétés pétrolières à poursuivre leur recherche d'hydrocarbures jusqu'au 30 décembre 2018" sur l'île de Juan Nova. La proximité d'énormes gisements gaziers au large des côtes de la région de Cabo Delgado, dans le nord-est du Mozambique, expliquait sans doute cela... On ignore les résultats des forages de Sapetro et de Marex Petroleum.

Le voyage de Jean-Yves Le Drian au Mozambique est critiqué par certains écologistes. Les Amis de la Terre soulignent ainsi que "des opérateurs français dont Total y développent de larges projets gaziers, soutenus financièrement par la puissance publique à travers des financements export". La compagnie française a notamment racheté "la participation du groupe américain Anadarko dans un projet de gaz naturel liquéfié (LNG) au Mozambique", rappelle RFI

"On assiste encore une fois à l'écologie double-face du gouvernement. Aujourd'hui, ils annoncent le refus de prolonger un permis de recherche au large des îles Eparses. Demain, Jean-Yves Le Drian se déplace au Mozambique pour défendre les intérêts de l'industrie fossile française", a réagi Cécile Marchand, chargée de campagne climat aux Amis de la Terre.

"C'est notre richesse"

Présumées riches en hydrocarbures, les cinq îles Eparses sont constituées des Glorieuses, Europa, Juan de Nova, Bassas de India (situées entre Madagascar et le Mozambique) et Tromelin (à l'est de Madagascar). L'archipel, dont les terres émergées représentent environ 38,6 km², fait l'objet d'une vive querelle territoriale entre Paris et Antananarivo.

Cet 'ensemble de toutes petites îles françaises suscite la convoitise et attise les tensions diplomatiques'Médiapart en 2015

Il faut dire que ledit ensemble représente "640 400 km² de territoire marin (environ 6% du territoire maritime français), zone potentielle de pêche", indiquait franceinfo en novembre 2019. Ce qui offre ainsi à la France, qui possède déjà le 2e domaine maritime du monde derrière les Etats-Unis, un espace supplémentaire de Zone économique exclusive dans l'océan Indien. Lequel "concentre à lui seul un quart des échanges économiques mondiaux".

Les autorités françaises qualifient aussi ces îles de "'sanctuaires océaniques de la nature primitive', disposant d’un patrimoine biologique terrestre et marin remarquable". Résultat : les Eparses ont été classées réserve naturelle. A l'exception de Juan de Nova, l'île au large de laquelle ont été entreprises des recherches pétrolières.

Aujourd'hui, les Eparses sont revendiquées par Madagascar, Maurice de son côté réclamant Tromelin"En 1960, juste avant la déclaration d'indépendance de la Grande île, Paris rattache les Eparses au ministère des DOM-TOM, les départements et territoires d'outre-Mer. Résultat, Madagascar s'émancipe mais laisse son archipel sous bannière française", selon franceinfo.

Lors de sa visite sur La Grande Glorieuse, l\'une des îles Eparses (océan Indien), le 23 octobre 2019, le président français Emmanuel Macron tient un morceau de \"corail laitue\". Il discute ici avec le directeur de la fondation Tara Océan, Romain Troublé.
Lors de sa visite sur La Grande Glorieuse, l'une des îles Eparses (océan Indien), le 23 octobre 2019, le président français Emmanuel Macron tient un morceau de "corail laitue". Il discute ici avec le directeur de la fondation Tara Océan, Romain Troublé. (AFP - JACQUES WITT / POOL)
En octobre 2019, le président Emmanuel Macron a fait escale aux Glorieuses, y expliquant : "Ici, c'est la France, c'est notre fierté, c'est notre richesse." Histoire de bien marquer la détermination de Paris... "Un affront pour les Malgaches", titrait alors Le Monde.

Pourtant, à deux reprises en 1979 et 1980, l'ONU était intervenue en faveur d'Antananarivo par deux résolutions non contraignantes.

L'Assemblée générale des Nations unies 'invite le gouvernement français à entamer sans plus tarder des négociations avec le gouvernement malgache en vue de la réintégration des îles précitées, qui ont été séparées arbitrairement de Madagascar'Résolution 34/91 de l'ONU en 1979

"Un sujet qui mérite une discussion approfondie"

La décision du gouvernement français concernant l'arrêt des recherches pétrolières offshore au large des Eparses intervient au moment où le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, se trouvait à Antananarivo. Peut-être une manière de détendre l'atmosphère avec Madagascar en lui signifiant que Paris ne cherche pas à y exploiter les potentielles réserves d'or noir.

Lors de son séjour dans la Grande île, Jean-Yves Le Drian a signé plusieurs accords : deux en matière d'éducation, un autre pour le versement de "240 millions d’euros sur quatre ans, moitié prêt moitié don, pour la mise en œuvre" de projets, notamment "dans le domaine de l'eau, de l'électricité", comme le rappelle RFI.  

Le dossier des îles Eparses a également été abordé. "C'est un sujet qui mérite une discussion approfondie. Les deux présidents (français et malgache, NDLR) s’en sont parlé au mois de mai (2019), ils ont décidé de mettre en place une commission mixte pour, à la fois, échanger nos arguments juridiques et échanger nos propositions de développement sur les zones concernées. Il va y avoir maintenant une deuxième réunion et le travail va se poursuivre en confiance, en amitié et en clarté", a rappelé le ministre.

"Depuis le début des négociations, la France entretient un flou diplomatique au sujet des îles Eparses. Jean-Yves Le Drian n'a pas apporté plus d'éclairage et insiste sur la poursuite des négociations", commente le journal malgache L'Express de Madagascar. En clair, sur le fond, le statu quo perdure. Et les Eparses restent françaises.

Vue aérienne de Bassas de India, l\'une des cinq îles Eparses (océan Indien). Photo prise le 9 avril 2014.
Vue aérienne de Bassas de India, l'une des cinq îles Eparses (océan Indien). Photo prise le 9 avril 2014. (AFP - FRANCOIS LEPAGE / HANS LUCAS)

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