Jacques Chirac : "Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi"

Jacques Chirac accueilli par la population de Tombouctou au Mali, le 24 octobre 2003.
Jacques Chirac accueilli par la population de Tombouctou au Mali, le 24 octobre 2003. (REUTERS/PHILIPPE WOJAZER)

Durant sa présidence, qui a duré 12 ans, Jacques Chirac a défendu l'Afrique contre vents et marées. Même à la retraite, il a dénoncé ceux qui ont saigné ce continent pendant des siècles, y compris son propre pays. Malgré les critiques sur le clientélisme de la Françafrique et son soutien aux régimes corrompus, Jacques Chirac garde une image plutôt positive auprès des Africains.

"J’aime l’Afrique, ses territoires, ses peuples et ses cultures. Je mesure ses besoins, je comprends ses aspirations." Ainsi s’exprimait Jacques Chirac devant les représentants de 48 Etats africains réunis au sommet franco-africain de Cannes en février 2007. Le président français s’était interrogé sur la place de l’Afrique dans la mondialisation. L'Afrique, disait-t-il, "ce sont des crises, des blessures au flanc du monde dont la communauté internationale ne peut détourner les yeux". Il mettait alors en garde contre l’abandon de ce continent qui pourrait "une nouvelle fois, être mis au pillage, laissé pour compte de la prospérité et isolé dans ses difficultés".

Un discours-testament salué par les nombreux chefs d’Etats africains, venus le remercier pour avoir été leur infatigable avocat sur la scène internationale.

"Qu’on rende aux Africains ce qu’on leur a pris"

Tout le temps de sa présidence, Jacques Chirac s’est fait l’avocat de l’Afrique dont les immenses ressources naturelles attisent bien des convoitises. Même parti à la retraite, l’ancien chef de l’Etat n’a pas rompu le contact avec le continent. Bien au contraire.

Dans une interview accordée à la presse après son départ de l’Elysée, Jacques Chirac a reconnu que les richesses de l’Afrique ont été pillées y compris par son pays. Et il a demandé qu’on rende aux Africains ce qu’on leur a pris : "On oublie seulement une chose. C’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation, depuis des siècles, de l’Afrique. Pas uniquement. Mais beaucoup vient de l’exploitation de l'Afrique. Alors, il faut avoir un petit peu de bon sens. Je ne dis pas de générosité. De bon sens, de justice, pour rendre aux Africains, je dirais, ce qu’on leur a pris. D’autant que c’est nécessaire, si on veut éviter les pires convulsions ou difficultés, avec les conséquences politiques que ça comporte dans un proche avenir."

Parmi les initiatives prises par l’ancien président en faveur de l’Afrique, on peut citer la "taxe Chirac", une taxe sur le billet d’avion pour alimenter le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Jacques Chirac fut le porte-parole acharné de l’Afrique à l’ONU, où les pays africains le lui rendaient bien. En 2003, ils ont largement soutenu sa position sur la guerre irakienne.

Des critiques sur son soutien "aux dictateurs africains"

Jacques Chirac entretenait des relations personnelles et chaleureuses avec la plupart des dirigeants du pré carré francophone. On peut citer parmi eux, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Gabonais Omar Bongo, le Sénégalais Abdou Diouf, ou le Camerounais Paul Biya. Ce qui lui a valu des critiques en France, mais aussi en Afrique.

Lors du sommet franco-africain de Yaoundé au Cameroun en janvier 2001, l’épiscopat français avait publié une lettre qui invitait Jacques Chirac à prendre ses distances avec des régimes africains "qui pratiquent la fraude électorale, la confiscation des ressources, l’emprisonnement et parfois même l’élimination physique".

Le journal Le Monde avait rapporté la réponse véhémente de Jacques Chirac, lors d’un entretien improvisé avec quelques journalistes à Yaoundé. Le chef de l’Etat, écrit le journal, se métamorphosa subitement en un avocat de l’Afrique contre l’Eglise donneuse de leçons.

"Nous avons saigné l'Afrique pendant quatre siècles et demi, commença-t-il. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : 'Ils (les Africains) ne sont bons à rien.' Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d'élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n'est pas dans un état brillant, qu'elle ne génère pas d'élites. Après s'être enrichi à ses dépens, on lui donne des leçons."

Jacques Chirac avec les chefs d\'Etats du pré carré français lors du 10e sommet de la Francophonie à Ouagadougou (Burkina Faso), le 26 novembre 2004.
Jacques Chirac avec les chefs d'Etats du pré carré français lors du 10e sommet de la Francophonie à Ouagadougou (Burkina Faso), le 26 novembre 2004. (REUTERS)

Aujourd'hui, les pays du pré carré français s'émancipent progressivement de la tutelle parisienne. Lors du sommet franco-africain de Cannes en 2007, l’ancien président de la commission de l'Union africaine, le Malien Alpha Oumar Konaré, avait donné le ton. Il avait souhaité que "les 53 pays africains ne se retrouvent plus autour du président français". Un tel schéma, disait-il, ne devrait plus se reproduire qu’au niveau de l’Europe.

Avant de quitter le devant de la scène, Jacques Chirac avait compris que le tête-à-tête entre Paris et ses anciennes colonies africaines était bel et bien terminé. Que le continent attirait de nouveaux partenaires venus du monde entier. "Les regards changent. L’Afrique commence à être entourée, voire courtisée", avait déclaré Jacques Chirac devant ses pairs africains. Promettant aux Africains le soutien sans faille de son pays pour que "l’insertion de l’Afrique dans les échanges internationaux se fasse dans le respect de l’équité".

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