Burundi : la tenue d'élections dans un climat plombé par la violence et une crise très ancienne

Des policiers et des militaires patrouillent dans les rues de Bujumbura, la plus importante ville du Burundi, le 3 février 2016.
Des policiers et des militaires patrouillent dans les rues de Bujumbura, la plus importante ville du Burundi, le 3 février 2016. (REUTERS - JEAN PIERRE HARERIMANA / X01656)

Les électeurs burundais votent le 20 mai dans un climat miné par la violence. Ils doivent notamment choisir leur nouveau président.

La situation est très tendue au Burundi, où des élections présidentielle, législatives et municipales se tiennent le 20 mai 2020. Le scrutin présidentiel marquera la fin de l'ère Pierre Nkurunziza, à la tête du pays depuis 2005, et qui ne se représente pas. Sa candidature à un troisième mandat controversé en 2015 avait plongé son pays dans une grave crise politique, qui avait fait au moins 1200 morts et poussé à l'exode 400 000 Burundais.

Les raisons de cette crise très complexe plongent dans le passé. Pour les appréhender, il faut remonter dans l’histoire de ce pays, ancienne colonie allemande, puis belge, devenue indépendante en 1962. Une histoire au cours de laquelle ont été assassinées des centaines de milliers de personnes, Hutus comme Tutsis. Quelques clefs pour tenter de comprendre une réalité plus que complexe.

La crise au Burundi s’inscrit sur "la scène (de l’Afrique) des Grands Lacs, dans (des) pays bouleversés par les massacres et les exodes dantesques", notait en 1998 le journaliste Jean Hatzfeld dans Libération. De fait, le passé récent du Burundi semble n’être qu’une longue litanie de massacres et de contre-massacres entre les communautés hutue et tutsie…

L'indépendance

1962 : à l’indépendance, le Burundi est gouverné par un roi, Mwanbutsa IV, issu d’une monarchie qui serait apparue au XVIe siècle.

1965 : des législatives voient le succès des candidats hutus, communauté majoritaire au Burundi. Mais le roi choisit comme Premier ministre Léopold Biha, un Tutsi. En octobre, un coup d’Etat mené par des Hutus échoue. Commence alors contre cette communauté une sévère répression qui fait des milliers de morts.

1966 : le ministre de la Défense (tutsi), Michel Micombero, renverse la monarchie, proclame la République et instaure une dictature militaire. Les Tutsis "dominent alors l’armée et le gouvernement pendant que les élites hutues sont pratiquement écartées des institutions étatiques", note un article du chercheur René Lemarchand mis en ligne sur le site de Sciences-Po.

En 1972, des massacres sans précédent

1972 : une révolte menée par des Hutus éclate contre le pouvoir dirigé par la minorité tutsie. Elle entraîne des massacres sans précédent, qui font, selon les estimations, entre 150 000 et 300 000 morts.

Rien dans l’histoire mouvementée du pays n’est comparable à l’ampleur (de ces) tueriesLe chercheur René Lemarchand

"La grande majorité des personnes tuées étaient d’origine hutue (…). Les auteurs des tueries étaient, pour une bonne part, issue de la minorité tutsie, selon cette source. Pour autant, tous les Tutsis n’étaient pas des criminels, toutes les victimes n’étaient pas hutues. (Au sein des deux communautés) hutue et tutsie, il y a eu des victimes et des criminels, mais à des périodes séparées et avec différents niveaux d’engagement", tient à nuancer l’article du chercheur.

Mandatés par la Commission vérité et réconciliation du pays, des ouvriers recherchent des restes humains sur les lieux d\'une fosse commune dans la province de Karusi (nord-est du Burundi). Six fosses communes, remontant aux massacres de 1972, ont été découverts dans la région. Elles ont livré les restes de quelque 6000 personnes.
Mandatés par la Commission vérité et réconciliation du pays, des ouvriers recherchent des restes humains sur les lieux d'une fosse commune dans la province de Karusi (nord-est du Burundi). Six fosses communes, remontant aux massacres de 1972, ont été découverts dans la région. Elles ont livré les restes de quelque 6000 personnes. (BERTHIER MUGIRANEZA/AP/SIPA / SIPA)

L’instauration de la démocratie et l'arrivée d’un Hutu au pouvoir

1987 : un officier tutsi, Pierre Buyoya, s’empare du pouvoir. En 2020, ce dernier continue à compter dans le paysage politique du pays comme à l’extérieur : il est en effet haut représentant de l’Union africaine (UA) pour le Mali et le Sahel. Arrivé au pouvoir par un coup d'Etat, il a pourtant été celui qui a installé la démocratie. Dans le même temps, il tente de rapprocher les communautés en instaurant une journée de l’unité nationale et en composant un gouvernement comptant autant de Tutsis que de Hutus.

Juin 1993 : Pierre Buyoya organise "les premières élections libres, dans un pays où 15% de Tutsis dirigent 85% de Hutus. (Lui-même candidat, NDLR) Il est battu par le réflexe ethnique naturel des électeurs", explique Libération. Le vainqueur, Melchior Ndadaye, est le premier Hutu à accéder à la magistrature suprême et le premier président démocratiquement élu du Burundi. 

L'assassinat du premier président hutu et le début d’une longue guerre civile

Octobre 1993 : des extrémistes tutsis assassinent Melchior Ndadaye, mais leur coup d'Etat échoue. "Avec sa barbe sévère, son regard brûlant, le portrait de Melchior Ndadaye accroché (aujourd'hui) au mur des bureaux de la présidence du Burundi (...) a quelque chose d’intense et de poignant. A ses côtés, les autres visages solennels des dirigeants burundais ont tous, aussi, un côté émouvant. Un air de tragédie flotte sur cette galerie. La plupart de ces présidents ont quitté le pouvoir par la force", commente le journaliste Jean-Philippe Rémy dans Le Monde...

Le rôle de Pierre Buyoya dans la mort de son successeur reste obscur, aujourd'hui encore...

Le président Melchior Ndadaye, premier dirigeant hutu du Burundi, assassiné en 1993 pendant une tentative de coup d\'Etat. Photo non datée.
Le président Melchior Ndadaye, premier dirigeant hutu du Burundi, assassiné en 1993 pendant une tentative de coup d'Etat. Photo non datée. (DABROWSKI / AFP)

D’abord, un ensemble de massacres de Tutsis, en représailles. Puis, une reprise en main par les forces armées à dominante tutsie ; en d’autres termes, des contre-massacres.Le journaliste Jean-Philippe RémyLe Monde

Eclate alors une guerre civile qui va durer jusqu’en 2005. Elle oppose l’armée, toujours "très largement composée et dirigée par des Tutsis, à des rébellions hutues" (Jeune Afrique). On distingue deux mouvements de rébellion : les Forces nationales de libération (FNL), qui seront notamment dirigées par Agathon Rwasa, candidat à la présidentielle de 2020 ; le Conseil national pour la défense de la démocratie et Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), conduit notamment… par Pierre Nkurunziza, l’actuel président du Burundi. Bilan estimé de la guerre : 300 000 morts.

1994 :
sous l’égide de l’ONU, un partage du pouvoir est instauré entre Hutus et Tutsis. Le Hutu Cyprien Ntaryamira accède à la présidence, le Tutsi Anatole Kanyenkiko est nommé Premier ministre. Mais Cyprien Ntaryamira est tué avec son homologue rwandais, Juvénal Habyarimana, dans l’attentat qui vise l’avion de ce dernier le 6 avril 1994. Au même moment débute au Rwanda un génocide perpétré par des Hutus extrémistes. Les massacres vont se poursuivre jusqu'en juillet. But : se débarrasser de la population tutsie, mais aussi des Hutus modérés. Bilan : 800 000 à un million de personnes tuées au Rwanda voisin.

Au Burundi, Cyprien Ntaryamira est remplacé par le président de l’Assemblée, Sylvestre Ntibantunganya.

Pierre Buyoya, le retour

1996 : "Dans une atmosphère de peur entretenue, Pierre Buyoya, à la tête d'officiers tutsis, renverse le régime de Sylvestre Ntibantunganya, légitime président hutu, sans un coup de fusil, en une demi-heure", raconte Libération. Il frappe alors "à droite pour mettre un frein aux brutalités de l'armée tutsie contre les Hutus, à gauche il isole la rébellion hutue au prix d'une impitoyable politique de camps de déplacement."

Fin (très progressive) de la guerre civile

28 août 2000 : de nombreux chefs d’Etat africains assistent à la signature des accords d’Arusha, sous l’égide du Sud-Africain Nelson Mandela, pour mettre fin à la guerre civile. "L'aura et la fermeté de Madiba (le surnom de Nelson Mandela, NDLR) auront raison des dernières résistances burundaises", observe Jeune Afrique. L'accord instaure "un système de partage du pouvoir entre les deux principales ethnies, hutue et tutsie. Il spécifie clairement qu'aucun président ne peut diriger le Burundi plus de 10 ans", précise RFI. Et prévoit une période de transition de trois ans pendant laquelle Pierre Buyoya restera président. Les combats vont se poursuivre pendant plusieurs années. La plupart des mouvements rebelles vont peu à peu déposer les armes. Certains d’entre eux se transforment en partis politiques.

Pierre Buyoya (à droite), alors président du Burundi, et Nelson Mandela (à gauche), ancien président de l\'Afrique du Sud, à Johannesburg le 5 mai 2001
Pierre Buyoya (à droite), alors président du Burundi, et Nelson Mandela (à gauche), ancien président de l'Afrique du Sud, à Johannesburg le 5 mai 2001 (ALEXANDER JOE / AFP)

L’arrivée au pouvoir de Pierre Nkurunziza (qui y est toujours...)

30 avril 2003 : Pierre Buyoya remet le pouvoir à Domitien Ndayizeye. Ce dernier reste au pouvoir jusqu’en 2005.

2005 : proclamation d’une nouvelle Constitution. L'ancien chef rebelle Pierre Nkurunziza est élu président. Et réélu en 2010.

2015 : Pierre Nkurunziza entend réformer la Constitution. "Taillée sur mesure" (Jeune Afrique), la réforme permet au président sortant de se présenter pour un troisième mandat, remettant ainsi en cause l’accord d’Arusha (interdiction à un dirigeant de rester plus de 10 ans au pouvoir). Elle lui donne aussi les pleins pouvoirs… Le vote se déroule "dans un contexte de très forte répression politique, marqué par l’appel au boycott de l’opposition et la société civile en exil", observe alors RFI.

Un régime accusé de s'enfoncer de plus en plus dans une dérive mystico-religieuse portée par un président convaincu que son pouvoir est d'essence divineRFI

17 mai 2018 : la nouvelle Constitution est adoptée par référendum avec plus de 70 % des voix. Elle autorise Pierre Nkurunziza à "briguer deux mandats de sept ans à partir de 2020" (La Croix). Le régime a tout fait pour que le oui l’emporte, notamment en réprimant les manifestations d'oppositon. Bilan : au moins 1200 morts et plus de 400 000 réfugiés.

7 juin 2018 : Pierre Nkurunziza proclame la nouvelle Constitution. Mais annonce qu’il ne se représentera pas…

L’antagonisme Hutus-Tutsis

Pour tenter d’expliquer la situation au Burundi, on ne peut que "réduire un drame compliqué à son plus simple dénominateur commun", comme l’explique le chercheur René Lemarchand déjà cité… Pour montrer toute l’étendue de cette complexité, on peut citer l’exemple de Pierre Nkurunziza, l’actuel président du Burundi, lui-même de père hutu et de mère tutsie...

Au moment de l’arrivée des premiers Européens dans la région, "deux groupes, Hutu et Tutsi, partagent le même territoire, parlent la même langue, le kinyarwanda, ont les mêmes croyances religieuses et les mêmes pratiques culturelles", écrit le médecin et historien Yves Ternon dans un article de La Revue d’histoire de la Shoah à propos du génocide au Rwanda.

"Ce sont les puissances colonisatrices, les Allemands, puis les Belges (...) qui font des Tutsis et des Hutus deux groupes ethniques différents. Les colons privilégient les Tutsis, décrits comme des 'Européens noirs' et jugés d’intelligence supérieure, au détriment des Hutus qualifiés de 'Nègres bantous', réduits à leur condition d’agriculteurs. Les Tutsis étaient prioritaires dans l’accès aux écoles missionnaires et dans le recrutement pour les emplois administratifs", complète RFI, toujours à propos du génocide au Rwanda.

Exode de réfugiés sur une route du Rwanda en juillet 1994 à l\'époque du génocide perpétré par des extrémistes hutus contre la population tutsie et des hutus modérés
Exode de réfugiés sur une route du Rwanda en juillet 1994 à l'époque du génocide perpétré par des extrémistes hutus contre la population tutsie et des hutus modérés (JOS? NICOLAS / HANS LUCAS)

Peut-on faire le lien entre la situation au Burundi et au Rwanda ?

"Malgré les apparentes analogies entre les deux sociétés, le Burundi a une histoire précoloniale et coloniale différente de celle du Rwanda", explique l’historien Jean-Pierre Chrétien dans une interview à Jeune Afrique (accès payant).

A l’indépendance, la ‘question Hutu-Tutsi’ ne s’y pose pas. Mais le voisinage géographique et culturel du Rwanda ne pouvait que se faire sentirL'historien Jean-Pierre ChrétienJeune Afrique

Avant 1962, les deux pays, qui formaient alors une seule entité, ont été colonisés par les mêmes puissances européennes : Allemagne d’abord, Belgique ensuite.

"En 1965, en 1972, en 1988 ou en 1993, les vagues de massacres ou de contre-massacres visant les Hutus ou les Tutsis burundais ont souvent fait écho aux tensions politiques rwandaises. Mais ces crises sont liées d’abord aux contradictions de la politique intérieure burundaise", poursuit l’historien. "Mais cela n’empêche pas d’être lucide sur les influences d’un pays à l’autre. On observe, depuis les années 1960, le transfert au Burundi du vocabulaire en usage chez les extrémistes rwandais".

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