A Djibouti, l'épidémie de coronavirus s'aggrave

Sur un marché à Djibouti, le 21 mars 2016.
Sur un marché à Djibouti, le 21 mars 2016. (SIMON MAINA / AFP)

En deux semaines, le nombre de cas de Covid-19 a été multiplié par 7.

Le pouvoir autoritaire du président Ismaïl Omar Guelleh peine à faire respecter le confinement et ne cache plus son inquiétude face au rythme auquel l'épidémie de Covid-19 se propage dans ce petit pays pauvre de la Corne de l'Afrique. Selon les sources, Djibouti aurait entre 999 et 1 072 cas de Covid-19 et deux personnes en seraient décédées. D'une manière générale, c'est le pays d'Afrique de l'Est à avoir déclaré le plus grand nombre de cas de coronavirus, et de très loin. Il a la plus forte prévalence du continent avec 98,6 cas pour 100 000 habitants, selon le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) de l'Union africaine.

Ces chiffres sont cependant à relativiser. Car Djibouti, dont la population approche le million d'habitants, a aussi mené plus de 11 000 tests. Soit autant que l'Ethiopie voisine (117 cas recensés), deuxième pays le plus peuplé d'Afrique avec plus de 100 millions d'habitants.

Mais l'évolution reste préoccupante. En deux semaines, le nombre de cas a été presque multiplié par 7. "L'épidémie s'aggrave", a déclaré le ministère de la Santé. La situation a poussé le président Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, à durcir le ton, reconnaissant que le confinement imposé depuis le 23 mars 2020 était loin d'être respecté comme il conviendrait.

"Le confinement n'est pas respecté par tous et malheureusement beaucoup de nos compatriotes prennent encore cette maladie à la légère", a-t-il déploré dans un discours télévisé. "Vous continuez à circuler, à ne pas observer les distances minimum, à ne pas vous isoler et à propager la maladie", a accusé le chef de l'Etat. Il a averti que "si la progression continue à ce rythme, nous allons bientôt arriver à un stade où nous pourrions arriver à saturation""Si les comportements ne changent toujours pas, je prendrai des mesures encore plus contraignantes", qui pourraient prendre la forme d'un "couvre-feu", a-t-il menacé.

Sous les regards extérieurs

Le gouvernement a ordonné le confinement de toutes les personnes ne travaillant pas pour des services essentiels (douanes, ports, médias, électricité, télécommunications...). Il a aussi fermé les frontières, les écoles, les lieux de culte, les magasins, à l'exception des épiceries, banques, pharmacies et stations-service, et interdit l'utilisation des transports collectifs. Ces mesures ont été prolongées jusqu'au 28 avril.

La police et l'armée quadrillent les rues de la capitale pour refouler les conducteurs qui ne disposent pas d'une autorisation de circuler. Mais les piétons ne sont pas contrôlés et continuent à se déplacer en nombre, a constaté un journaliste de l'AFP.

La plupart des habitants ne portent pas de masque, inconfortable dans la chaleur étouffante de Djibouti. Pour tenter de survivre, ceux qui dépendent du secteur informel sont nombreux à marcher chaque jour sur des kilomètres entre le quartier pauvre de Balbala et Djibouti-ville. Les taxis continuent à travailler, même s'ils ne peuvent prendre plus d'un passager à la fois. Aucune mesure sanitaire n'entoure les marchés de fruits et légumes ou les échoppes vendant du khat, selon l'AFP.

Le gouvernement est conscient que les regards extérieurs se portent sur un pays qui abrite des bases militaires étrangères (française, américaine, chinoise...), profitant ainsi de sa position stratégique à l'entrée de la mer Rouge. Il a alors adopté une approche "douce", qui tranche avec ses méthodes habituelles, analyse Benedikt Kamski, chercheur au Arnold-Bergstraesser-Institute, de l'université de Fribourg (Allemagne). "Il y a une énorme différence entre le gouvernement qui montre sa force toute l'année en temps normal pour des raisons politiques ou économiques, et sa gestion actuelle de cette crise sanitaire mondiale", déclare-t-il à l'AFP.

Dans l'attente du ramadan...

Dans un pays où le taux de chômage avoisine les 50% et les trois quarts des habitants vivent avec moins de trois dollars par jour, les autorités ont cependant été critiquées pour avoir imposé le confinement soudainement, sans préparer de mesures d'accompagnement. "On n'était pas prêt du tout, je n'étais pas prêt car le confinement du pays nous a été annoncé du jour au lendemain", explique Ahmed, un chauffeur de bajaj (tricycle motorisé). "Pour les gens comme moi qui vivent du travail journalier, c'est difficile financièrement. Mon travail (...) me permettait de subvenir quotidiennement aux besoins de ma famille. Maintenant, je suis chez moi, sans savoir quand tout va rentrer dans l'ordre", ajoute-t-il.

Le président Guelleh a annoncé la création d'un fonds d'urgence et de solidarité d'un milliard de francs djiboutiens (5,2 millions d'euros), auquel il a promis de contribuer personnellement à hauteur de 10 millions de francs.

Des distributions de nourriture ont aussi été organisées dans plusieurs quartiers pauvres en faveur de milliers de familles, selon le gouvernement. Mais ce dernier est accusé de faire preuve de clientélisme et de tribalisme dans l'attribution de ces aides. On lui reproche aussi sa gestion du foyer épidémique de l'hôpital Al-Rahma, à Balbala (sud-est), où plusieurs patients ont été contaminés par deux médecins égyptiens récemment revenus à Djibouti. Certains d'entre eux ont ensuite été transférés à Ali Sabieh (sud), infectant là d'autres personnes.

Le ramadan s'annonce comme un défi supplémentaire pour les autorités. Une partie de la population, très croyante, voit d'un mauvais œil la fermeture des mosquées : elle préfère s'en remettre à Dieu pour le coronavirus.

Expulsion de migrants éthiopiens

Dans le même temps, Djibouti a expulsé ces dernières semaines "plus de 2 400 migrants" éthiopiens vers leur pays d'origine, a rapporté le 24 avril l'Office international des migrations (OIM), agence de l'ONU. Déposés à la frontière, ces migrants sont ensuite placés en quarantaine dans la ville éthiopienne de Dire Dawa (Est), a rapporté l'Institut éthiopien de la santé publique. Au moins quatre d'entre eux ont été testés positifs au coronavirus. En Ethiopie, on s'inquiète que ces personnes puissent contribuer à propager la maladie. Les autorités disent ne pas savoir si elles sont testées à Djibouti avant leur départ.

Les migrants éthiopiens, qui cherchent à émigrer vers l'Arabie saoudite pour y trouver du travail, passent le plus souvent par Djibouti, d'où ils embarquent sur des bateaux pour traverser la mer Rouge. Selon l'ambassadeur djiboutien en Ethiopie,  nombre de ces migrants se sont retrouvés bloqués dans son pays par les restrictions imposées sur les moyens de transport dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. Ils voulaient rentrer chez eux, a affirmé le diplomate. Mais pour l'Institut éthiopien de santé publique, certains d'entre eux ont  probablement été victimes d'une "déportation forcée".

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