Mali : échec de la mission de médiation, gouvernement d'union nationale... tout comprendre à la crise politique qui touche le pays

Le président nigérien Mahamadou Issoufou, qui assure la présidence en exercice de la Cédéao, à Bamako le 23 juillet 2020. L\'organisation sous-régionale s\'est réunie par visioconférence le 27 juillet 2020 pour proposer une feuille de route de sortie de crise au Mali. 
Le président nigérien Mahamadou Issoufou, qui assure la présidence en exercice de la Cédéao, à Bamako le 23 juillet 2020. L'organisation sous-régionale s'est réunie par visioconférence le 27 juillet 2020 pour proposer une feuille de route de sortie de crise au Mali.  (MICHELE CATTANI / AFP)

La coalition souhaite "plus que jamais" la démission du président malien. 

Le Mouvement du 5-juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), coalition hétéroclite d'opposants politiques, de chefs religieux et de membres de la société civile  a une nouvelle fois rejeté mardi 28 juillet 2020 le plan de sortie de crise proposé par la Communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao).

Les 15 chefs d'Etat de l'organisation s'étaient réunis, en visioconfrence la veille, pour trouver une solution à la crise politique que connaît le Mali depuis juin. C'est la troisième fois que le M5 dit non à la Cédéao. L'organisation ouest-africaine avait envoyé une mission de médiation, puis une délégation de chefs d'Etat s'était rendue le 23 juillet à Bamako, la capitale malienne, avant la convocation de ce sommet extraordinaire. Les positions des parties en présence au Mali sont-elles conciliables ?

Les origines de la crise

Au climat d'exaspération nourri par des années d'instabilité sécuritaire dans le centre et le nord du Mali, le marasme économique ou une corruption jugée endémique, est venue s'ajouter l'invalidation par la Cour constitutionnelle d'une trentaine de résultats des législatives de mars-avril, considérées comme l'élément déclencheur de la crise actuelle.

Accusant le pouvoir de corruption, révoltés par les attaques sanglantes des groupes armés et le résultat des élections, des dizaines de milliers de Maliens sont ainsi descendus ces dernières semaines dans les rues de Bamako. Le mouvement s'est organisé à la suite du rassemblement du 5 juin 2020.

Les propositions du sommet de la Cédéao

Le plan de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) recommande la démission des 31 députés dont l'élection a été contestée. Le sommet a aussi réclamé un "gouvernement d'union nationale avec la participation de l'opposition et de la société civile", tout en excluant un départ forcé du président Keïta. Il a également demandé une "recomposition rapide de la Cour constitutionnelle". 

Il réclame enfin une enquête sur les morts survenues ce mois-ci lors de manifestations contre le pouvoir.  Le 10 juillet, la troisième grande manifestation avait dégénéré en trois jours de troubles meurtriers à Bamako, les pires dans la capitale depuis 2012, qui ont fait entre 11 et 23 morts. La Cédéao a demandé à cet égard qu'une "commission d'enquête" détermine "les responsabilités" 

Les chefs d'Etat régionaux, qui craignent une déstabilisation du Mali, l'épicentre de la menace jihadiste au Sahel, ont en fait avalisé les efforts des médiateurs de la Cédéao, selon son président en exercice, le Nigérien Mahamadou Issoufou. Mais ils sont allés plus loin en évoquant pour la première fois un "régime de sanctions" contre ceux qui feront "des actes contraires à la normalisation", a affirmé le chef de l'Etat nigérien à la fin du sommet virtuel qui a duré environ trois heures. En outre, ils ont insisté pour que les mesures prônées soient mises en œuvre "au plus tard" le 31 juillet.

Les membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont accentué la pression en exhortant toutes les parties à "suivre ces recommandations sans délai", après avoir exprimé leur "profonde préoccupation".

La réponse du régime malien 

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a constitué le 27 juillet, dans la foulée du sommet, un cabinet restreint chargé de négocier la formation d'un gouvernement d'union nationale, conformément aux recommandations du sommet extraordinaire.

Plusieurs poids lourds de la précédente équipe, qui avait démissionné après les dernières législatives, conservent leurs postes : Tiébilé Dramé à la tête de la diplomatie, le général Ibrahima Dahirou Dembélé à la Défense ou encore Boubacar Alpha Bah à l'Administration territoriale.

L'avocat et homme politique Kassoum Tapo devient ministre de la Justice et le général de division M'Bemba Moussa Keïta ministre de la Sécurité. Le pouvoir a fait un geste en direction de l'opposition en confiant le ministère de l'Economie et des Finances à un ex-banquier, Abdoulaye Daffé, considéré comme étant proche du Chérif de Nioro, mentor de l'imam Mahmoud Dicko qui est la figure de proue de la contestation.

Les dirigeants de la contestation ont jusqu'à présent refusé d'entrer dans un gouvernement d'union nationale, soulignant que les problèmes de mal-gouvernance dépassaient les simples questions électorales.

Le Premier ministre malien Boubou Cissé leur a lancé un appel mardi pour qu'ils intégrent un tel gouvernement, où il sont "attendus et même fortement désirés" pour contribuer à résoudre la crise socio-politique que connaît le pays. 

Les revendications du M5

La coalition, qui s'appuie sur son alliance avec l'influent imam Mahmoud Dicko, ancien soutien du président Ibrahim Boubacar Keïta, dit "IBK", devenu sa bête noire, "exige plus que jamais la démission" de ce dernier "et de son régime", selon un communiqué daté du 27 juillet 2020." La crise malienne n'est pas seulement une crise post-électorale, c'est une crise de gouvernance", a confié après le sommet l'un des porte-paroles du M5, Choguel Maïga, au média malien Maliactu. 

Les décisions de la Cédéao, estime le M5"reposent sur des approximations très improbables telles que la démission hypothétique de députés" ou "l'injonction" de nommer "aux forceps" une nouvelle Cour constitutionnelle. Par ailleurs, la coalition a souligné que plusieurs de ces mesures "violent les lois et la Constitution". Le M5 a également noté que la Cédéao, selon ses propres règles, devrait plutôt sanctionner la "mauvaise gouvernance" du président malien, tout en dénonçant la "protection dont ses pairs semblent le couvrir". 

Aux revendications initiales du mouvement se sont rajoutées l'exigence que la lumière soit faite sur les évènements du 10 juillet et des jours suivants. "Le M5-RFP réitère son exigence d'actions judiciaires, y compris devant la Cour pénale internationale (CPI) contre les auteurs, commanditaires et complices des tueries et exactions commises contre les manifestants aux mains nues par les Forces spéciales antiterroristes (Forsat), tant à Sikasso qu'à Bamako, dans les rues, domiciles et lieux de culte, et sa demande de libération de l’Honorable Soumaïla Cissé (il a été enlevé en mars dans le nord du pays, NDLR), Chef de file de l’opposition", indique le dernier communiqué de la coalition.

Le M5-RFP, qui avait décrété une "trêve" jusqu'après la grande fête musulmane de l'Aïd al-Adha prévue vendredi 31 juillet, affirme que le "peuple malien demeurera mobilisé et déterminé pour la mise en œuvre de son droit constitutionnel à la désobéissance civile". 

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