Bouyé, le chérif de Nioro et chef spirituel soufi, dans l'ombre de la politique malienne

Mouhamedou Ould Cheikh Hamahoullah dit Bouyé, crâne rasé et collier de barbe blanche, habillé du daraa traditionnel et d’un chèche noir autour du cou, est l’une des figures les plus écoutées au Mali.

En Afrique de l’Ouest, l’aura de Bouyé, le chérif de Nioro du Sahel, est immense. A la tête d'une branche du soufisme fondée par son père au début du XXe siècle, il est le seul chef religieux à pouvoir faire se déplacer tous les décideurs à plus de 500 km de la capitale Bamako. 

8 photos de Michele Cattani illustrent ce propos.

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Peu connue dans le monde occidental, la confrérie soufie Tijâniya a été fondée en Algérie à la fin du XVIIIe siècle puis s'est répandue à travers le Sahara pour se diffuser en Afrique de l'Ouest. Ahmedou Hamahoullah, né en 1883 à Nioro du Sahel, ville du Mali à la frontière mauritanienne, développe sa propre vision du Tijâniya avec sa doctrine surnommée "onze grains" et fonde le hamallisme. Cette branche, devenue l'un des principaux courants du soufisme du Sénégal à la Côte-d'Ivoire, compte aujourd’hui entre cinq et dix millions de fidèles. MICHELE CATTANI / AFP
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Mais au XXe siècle, l’influence d’Ahmedou Hamahoullah inquiète la France, qui a colonisé une large partie de la sous-région. Des milliers de personnes affluaient à Nioro "à pied, à cheval, à dos d'âne ou de chameau", raconte à l’AFP son fils Mouhamedou Ould Cheikh Hamahoullah, dit Bouyé, devenu l’actuel chérif de la ville. Ses fidèles sont persécutés. Le courant se structure alors autour de son opposition au colon. "Ils ont déporté mon père deux fois de suite (dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest). La première fois, ça a duré dix ans (…), la deuxième, il nous a dit que cela serait long mais qu'il reviendrait. Quand les Français sont venus reprendre mon père, j'avais trois ans. Deux de mes grands frères de 28 et 24 ans ont été tués et le troisième emprisonné", se souvient Bouyé aujourd’hui âgé de 82 ans. Déporté en France en 1942, le cheikh Hamahoullah y décède en 1943. Ses fidèles attendent toujours son retour, "jusqu'au bout", ajoute le chérif de Nioro. MICHELE CATTANI / AFP
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Nioro du Sahel, "c'est un peu comme le Vatican du Mali", ironise l'anthropologue Hamidou Magassa, spécialiste des courants de l'islam en Afrique de l'Ouest. Né à Nioro, Mouhamedou Ould Cheikh Hamahoullah est peut-être l'une des personnes les plus écoutées du Mali. "Je suis sans doute l'homme le plus populaire (du pays), c'est vrai, mais il n'est pas agréable de parler de soi", dit-il dans un entretien accordé à des journalistes étrangers, le premier depuis plus de dix ans. MICHELE CATTANI / AFP
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Pour exercer son influence, il n’a jamais besoin de quitter Nioro du Sahel. Eleveurs, marchands, diplomates africains ou présidents, viennent de partout le voir. Mais aucun émissaire d'un pays occidental ne lui a rendu visite depuis de nombreuses années. Assis le dos courbé sur son tapis de prière dans la cour de sa zawiya (centre religieux soufi), à l'ombre d'un imposant arbre, il dispense ses conseils, apporte son soutien, tranche les litiges et prête la même attention à tous ceux qui défilent devant lui. MICHELE CATTANI / AFP
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A Bamako, ses détracteurs l’accusent d'avoir fait main basse sur l'économie locale et de bénéficier d'avantages douaniers. Essence, vivres... les rumeurs vont bon train, d'autant plus que les autocollants à son image sont sur tous les camions de marchandises de la région, explique l’AFP. Il a une "capacité d'infiltration de l'Etat" à des fins pécuniaires, ajoute l'anthropologue Hamidou Magassa. Si le dernier ministre des Finances, Abdoulaye Daffé, était réputé très proche de Nioro, le chérif réfute bénéficier de complaisances. S’il reconnaît avoir monté une affaire d'import-export grâce à une autorisation demandée à l'ancien président Amadou Toumani Touré, ce commerce "bénéficie aux populations mais ne vise pas à l'enrichir", assure-t-il. MICHELE CATTANI / AFP
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Pourtant, avec sa fortune réputée colossale et son pouvoir économique considérable, il pourrait se vanter d'avoir financé plusieurs campagnes présidentielles au Mali et en Mauritanie voisine et se targuer de former les gouvernements maliens depuis sa zawiya, comme l’explique le chercheur Aboubacar Haidara. Mais celui qui a grandi dans la ruralité et été éduqué dans le système coranique déclare : "Tant que je ne suis pas sollicité, je n'interviens pas. J'ai soutenu, c'est vrai, beaucoup d'hommes politiques, mais ce sont eux qui sont venus me solliciter." MICHELE CATTANI / AFP
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Si Bouyé se défend d’utiliser son argent à des fins politiques, il a pourtant longtemps soutenu le président Ibrahim Boubacar Keïta lors de l’élection présidentielle en 2013. Il a financé sa campagne (à hauteur de 300 millions de francs CFA, plus 400 millions pour son parti, selon son entourage, soit un million d'euros), et activé l'immense réseau de ses fidèles dont beaucoup sont dans la politique et les affaires. M. Keïta a été élu avec 77% des voix. Mais en fait, "il était incapable et incompétent", déplore aujourd’hui le chérif au sujet du président renversé par les militaires, le 18 août 2020. "Ce sont mes fils. Il n'y a aucune raison de ne pas leur faire confiance", déclare le cherif à propos des militaires et il plaide pour qu'ils restent au pouvoir tant les civils l'ont déçu.   MICHELE CATTANI / AFP
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Mais "l'apport du chérif pour la stabilité de la région est inestimable", dit son entourage. Récemment, les jihadistes sont venus prêcher dans un village non loin de Nioro et la première autorité que les habitants sont allés voir pour rapporter l'événement était le chérif. Les tenants de la vision rigoriste et littérale de l'islam dont se réclament les groupes jihadistes au Sahel n'ont que dédain pour l'islam soufi ouvert des adeptes de la Tijâniya. Mais, dans cette lutte d'influence, la Tijâniya "a des bases spirituelles qui me font dire qu'à la fin, nous serons les gagnants", affirme le chérif. MICHELE CATTANI / AFP
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