Migrants en Méditerranée : "La balle est dans le camp des politiques, et pour l'instant le résultat n'est pas flagrant"

Des migrants secourus au large de la Libye, le 5 juillet 2019
Des migrants secourus au large de la Libye, le 5 juillet 2019 (AFP PHOTO / SEA-EYE.ORG / Fabian HEINZ)

Après le naufrage d'une embarcation de migrants au large des côtes libyennes, le responsable du programme Protection des populations à Amnesty France pointe du doigt l'inaction des États.

Les corps de 62 migrants ont été repêchés au large de Khoms, annoncent les secours libyens vendredi 26 juillet, après le naufrage d'une embarcation jeudi. Plus d'une centaine de personnes sont toujours portées disparues, selon l'Organisation internationale des migrations (OIM), et 135 autres sont bloquées sur un navire des gardes-côtes italiens.

Sur franceinfo, le responsable du programme Protection des populations à Amnesty France, Jean-François Dubost, appelle à "remettre en place un dispositif de sauvetage" pour les migrants en mer Méditerranée.

franceinfo : C'est un cauchemar qui attend les rescapés de ce naufrage, dans les centres de détention libyens. La France a appelé la Libye à mettre fin à l'enfermement des migrants, qu'en pensez-vous ? 

Jean-François Dubost : C'est vraiment l'enfer dans ces centres de détention. Il est toujours bon d'entendre qu'il y a des choses inacceptables de la part des États. Mais c'est tardif, cette situation n'est pas nouvelle. Il faut aller plus loin, mettre en place une opération de sauvetage de toute urgence en mer Méditerranée comme on a su le faire, et comme on a décidé d'arrêter de le faire il y a un an.

Lundi, Emmanuel Macron a obtenu l'accord de quatorze pays européens pour un mécanisme de solidarité, afin de répartir les migrants secourus en Méditerranée. Mais l'Italie refuse de laisser débarquer les migrants secourus par les gardes-côtes jeudi...

Matteo Salvini place l'Italie en infraction avec le droit international maritime, qui dit clairement que lorsque des personnes sont sauvées en mer, elles doivent être débarquées dans le port le plus sûr et le plus proche. Ce sont les côtes italiennes, il n'y a pas à délibérer. C'est une violation flagrante et délibérée.

Quatorze États qui se mettent d'accord pour se répartir les personnes, c'est ce qu'il faut faire. Mais on ne devrait pas prendre autant de temps. On est loin du million de personnes qui sont arrivées en Europe en 2015. Au total, 48 000 personnes sur l'intégralité des frontières européennes méditerranéennes, c'est très peu. 

Cette répartition des personnes sauvées ne se pose que si on sauve les personnes. Et aujourd'hui, on ne les sauve plus. Pour sauver ces migrants, il ne reste plus que les ONG, quand elles ne sont pas poursuivies par l'État italien et critiquées par les hommes politiques européens, et les bateaux commerciaux, quand ils peuvent le faire. Il faut remettre en place un dispositif de sauvetage. 

Il y a des scènes terribles où les corps arrivent jusque sur les plages tunisiennes. Selon vous, on n'a plus le droit de fermer les yeux aujourd'hui ?

On n'aurait jamais dû les fermer, et on est nombreux à ne pas les fermer, à contester. Il y a des citoyens et des citoyennes qui se mobilisent des deux côtés des rives, qui payent pour que des navires d'ONG européennes viennent pallier l'insuffisance et la honte de l'action des États européens.

La seule chose que l'Union européenne a pu faire depuis trois ou quatre ans, c'est s'organiser pour que les personnes restent coincées en Libye. On a donné de l'argent, équipé des gardes-côtes libyens, alors qu'on savait pertinemment qu'il y avait des violations graves de droits humains dans les centres de détention libyens. On savait pertinemment que les gardes-côtes libyens étaient de mèche avec les trafiquants qui mettent des migrants en mer. Il y a une responsabilité claire.

Combien de temps encore ? Combien de morts encore ? La mobilisation citoyenne, ça compte. Mais la balle est dans le camp des politiques. Et pour l'instant, le résultat n'est pas flagrant.

En France, le Conseil constitutionnel a donné son feu vert aux fichiers biométriques des mineurs isolés étrangers, qui rassemblent des photos et des empreintes digitales. Qu'en pensez-vous ?

Le Conseil constitutionnel contrôle les lois françaises par rapport à la Constitution française. Nous, à Amnesty International, nous regardons le droit international. Ce fichier, au-delà de compiler des données, mélange deux choses : la protection et l'intérêt de l'enfant, et les considérations de contrôle d'immigration.

Au niveau international, deux instances d'experts chargées de contrôler l'application des textes internationaux relatifs aux droits des enfants et des migrants en 2017 ont expliqué qu'il fallait impérativement que les États mettent un mur entre les considérations de protection de l'enfant et ce qui relevait du contrôle des politiques migratoires. La France est censée se conformer aux textes internationaux. Un enfant, avant d'être un migrant, est un enfant. C'est ce que dit la loi française, et c'est clairement ce qu'affirme le droit international. Nous étions opposés à ce fichier, parce que le droit international ne l'autorisait pas.

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