Libye : la "valse" entre la Russie et la Turquie expliquée par le chercheur Jalel Harchaoui

Le président russe Valdimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan ont inauguré le 8 janvier 2020 le gazoduc TurkStream qui relie les deux pays. Moscou et Ankara, qui s\'opposent sur les terrains syrien et libyen, entretiennent des relations complexes. Photo prise le 8 janvier 2020 à Istanbul.
Le président russe Valdimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan ont inauguré le 8 janvier 2020 le gazoduc TurkStream qui relie les deux pays. Moscou et Ankara, qui s'opposent sur les terrains syrien et libyen, entretiennent des relations complexes. Photo prise le 8 janvier 2020 à Istanbul. (UMIT BEKTAS / X90076)

L’inauguration le 8 janvier 2020 du gazoduc TurkStream, qui relie la Russie et la Turquie, illustre les bonnes relations qu’entretiennent les deux pays. Des relations pour le moins complexes, puisque Moscou et Ankara s’opposent sur les terrains syriens et libyens. 

Jalel Harchaoui, chercheur au Clingendael Institute de La Haye et spécialiste de la Libye, apporte son éclairage sur la situation dans ce pays où Russes et Turcs se retrouvent face-à-face en soutenant les deux camps opposés.

Franceinfo Afrique : l’inauguration le 8 janvier 2020 du gazoduc TurkishStream montre-t-elle que, malgré leurs divergences sur les terrains syrien et libyen, les deux pays gardent de bonnes relations ?

Jalel Harchaoui : Ce sont deux Etats qui pratiquent une défense pragmatique de leurs intérêts respectifs. En Syrie, il ne s’agit pas d’affrontements directs, ils sont dans deux camps opposés, mais quand il le faut, Ankara et Moscou cherchent un arrangement et avancent par tâtonnements. L’un défend le régime de Damas, l’autre cherche à contenir les Kurdes et, dans une certaine mesure, les opposants syriens sunnites, mais ils évitent les affrontements directs. Pour la population locale, tous ces va-et-vient et ajustements provoquent beaucoup de souffrance, mais Ankara et Moscou se préoccupent peu des droits humains ou des exactions sur la population civile.

Entre la Russie et la Turquie, je parlerais plutôt d’une sorte de valse, qui converge lentement vers un certain équilibre. Depuis 2015, les deux pays savaient qu’ils allaient trouver une forme d’entente sur le théâtre syrien.

Et en Libye, ils se retrouvent aussi face-à-face ?

La Russie a, pour l'instant, une petite préférence pour le maréchal Haftar, mais son soutien est conjoncturel. Elle ne soutient guère Haftar comme elle a soutenu le président Assad, c’est-à-dire depuis toujours.

La Russie a su se rendre utile en Libye, elle sait que le camp Haftar a un talon d’Achille : sa faiblesse au sol. Mais le véritable soutien du maréchal Haftar, ce sont les Emirats arabes unis, qui fournissent des drones, et assurent les frappes aériennes.

Mais pour la Russie, il n’y rien de stratégique, elle n’est pas mariée avec le maréchal Haftar et sa faction. Elle a gardé des liens actifs avec le camp adverse. On peut tout à fait concevoir que Moscou soutienne Haftar dans l’est du pays et s'accommode d'une présence turque dans l'ouest libyen en soutien au gouvernement internationalement reconnu à Tripoli.

Au Moyen-Orient d'une manière générale, la Russie s’est fixé pour règle de ne jamais s’enfermer dans des amitiés exclusives. Elle tient à garder l'option de jouer plusieurs cartes en même temps, si elle le souhaite.

Y a-t-il une envie de la Russie de revenir en Afrique ?

La Libye est le ventre mou qui permet à la Russie de pousser ses pions en Afrique. On parle de 1400 mercenaires russes en Libye, appartenant au groupe Wagner, dont environ 300 sont actifs au front, au sud de Tripoli. En envoyant les groupes privés, comme le groupe Wagner, d'ailleurs illégaux en Russie et dont celle-ci nie l’existence, elle ne prend pas beaucoup de risques. Elle ramasse les bénéfices si le groupe Wagner réussit, sinon elle le lâche et nie tout en bloc.

Le groupe Wagner n’est pas payé directement par la Russie, mais par les promesses de partage des richesses locales. Il est très possible également que les Emirats arabes unis se chargent de la facture en Libye, car ils sont les vrais soutiens du maréchal Haftar. Ils ont dépensé beaucoup d'argent dans la guerre civile libyenne ces dernières années.

Et que vient faire la Turquie en Libye ?

La Turquie est déjà présente de manière clandestine en Libye du côté du gouvernement internationalement reconnu de Tripoli depuis un moment. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle dit faire son entrée officielle, espérant récupérer un morceau plus ou moins gros du territoire libyen et de ses richesses.

Et l’Egypte, est-elle prête à entrer dans le conflit au côté du maréchal Haftar ?

L’Egypte ne souhaite pas intervenir en Libye. Le Caire a très peur d’être happé par le conflit libyen. Sa dernière intervention au Yémen ne lui a pas réussi. Elle y a perdu plus de 30 000 hommes dans les années 1960. Aujourd'hui, elle a trop de problèmes en interne pour s’affronter à la Turquie dans l'ouest libyen.

Est-ce que les Américains vont laisser la Russie et la Turquie pousser leurs pions en Libye sans réagir ?

La Maison Blanche ne va pas réagir de manière ferme. Sur une période longue (15 ou 20 ans), les Etats-Unis sont dans un processus de retrait du Proche-Orient. L’administration Trump va poursuivre une sortie lente et ambivalente qui a déjà commencé sous Obama. Même si entre temps il y a une guerre avec l’Iran, c’est une tendance historique commencée sous Obama.

Aux yeux de Donald Trump et de son entourage immédiat, Vladimir Poutine n’est pas un problème. Cela ne les gêne pas de voir la Russie étendre son influence dans cette région difficile. Pour l'instant, la Maison-Blanche de Donald Trump n'est pas du tout alarmée, ni révoltée, à l'idée que la Turquie se lance dans une nouvelle aventure en Libye occidentale.

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