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"Des intérêts stratégiques, mais pas de stratégie" : en Afrique, Moscou joue au coup par coup

Conférence de presse conjointe du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et du président russe Vladimir Poutine, à l'issue du sommet Russie-Afrique de Sotchi le 24 octobre 2019. (SERGEI CHIRIKOV / POOL)

L'Institut français des Relations internationales (Ifri) publie une étude sur le rôle des sociétés militaires privées (SMP) russes en Afrique subsaharienne. Moscou marque ainsi discrètement sa présence, sans engagement risqué.

"Des intérêts stratégiques, mais pas de stratégie"… Ainsi est résumée l’attitude de la Russie vis-à-vis de l'Afrique dans un rapport publié par l'Institut français des Relations internationales (Ifri). Avec la chute du modèle soviétique, Moscou avait brusquement tourné le dos à l’Afrique subsaharienne, laissant le champ libre aux pays occidentaux et surtout à la Chine. Avec la crise ukrainienne en 2014, la Russie, placée au ban des nations, est revenue vers l’Afrique afin de rompre son isolement. Le "grand retour de la Russie en Afrique" est très fantasmé. Le premier et récent sommet Russie-Afrique de Sotchi, en 2019, a fait office d’apothéose, marquant théâtralement le retour aux affaires de Moscou en Afrique.

Mais ce retour, estime Sergey Sukhankin, l'auteur du rapport, est au final très limité, en raison notamment du niveau très bas de ses échanges commerciaux et aussi de son faible soft power. "Le discours russe a pour défaut de se concentrer excessivement sur le rôle joué par l'Union soviétique dans la décolonisation", écrit Sukhankin qui juge ce discours un peu vieilli par rapport aux enjeux du moment.

Mais c’est une nouvelle fois par le militaire que la Russie s’impose. "Le principal avantage compétitif dont la Russie dispose en Afrique est la coopération militaro-technique." Entre 2014 et 2019, la Russie a signé 19 accords de coopération. La contrepartie attendue par Moscou réside dans les droits miniers et le domaine de l’énergie.

Premier vendeur d'armes

Cette coopération militaire fait bien évidemment exploser le chiffre des ventes d’armes. Son premier client africain est l'Algérie, le second l'Egypte, le premier pays subsaharien étant l’Angola. Sur la période 2014-2019, la Russie est devenue le principal pourvoyeur d’armes de l’Afrique, si l’on en croit les chiffres du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), un observatoire international reconnu du marché de l’armement. Elle fournit ainsi presque la moitié des équipements (49%) vendus aux pays du continent.

Expertise antiterroriste

La Russie bénéficie d’une solide réputation en matière de lutte contre le terrorisme. Sur le continent où pas moins de 43 groupes terroristes "significatifs" sont répertoriés, son expertise est réclamée. Or, Moscou peut fournir à la fois des conseillers militaires officiels et des combattants issus des sociétés militaires privées (SMP). En fait, des entités qui "seraient davantage à rapprocher du mercenariat", explique Emmanuel Dreyfus, doctorant associé à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM).

"Cela implique notamment, selon la définition qu’en livre le premier protocole additionnel aux Conventions de Genève, une participation directe aux hostilités par une personne qui n’est pas ressortissante d’une partie au conflit", poursuit l’auteur.

Groupe Wagner : "Chat noir dans une pièce obscure"

Au premier rang  de ces entités, on trouve le groupe Wagner, "Chat noir dans une pièce obscure", selon la formule utilisée par Sukhankin pour illustrer le mystère qui l’entoure. Il n’a formellement pas d’existence légale. Inconnu de l’administration fiscale russe, il n’a pas non plus de domiciliation "offshore". "Le groupe Wagner, par son opacité, ses imbrications avec les structures de force russe et sa participation à des opérations armées, évoque davantage les groupes de mercenaires agissant pour le compte de Moscou là où Moscou ne veut pas s’impliquer militairement", explique Emmanuel Dreyfus.

"Il est très difficile (voire impossible) de rattacher directement leurs actions au gouvernement ou aux agences publiques russes", complète Sergey Sukhankin. 

Peu de résultats

Comme on ne prête qu’aux riches, la prétendue présence du groupe Wagner en Afrique semble s’étendre sans limite. En République Centrafricaine, bien sûr, où trois journalistes russes enquêtant sur son activité ont été mystérieusement assassinés en juillet 2018.

Au Soudan ensuite, où 300 de ses membres auraient entraîné les soldats d’el-Béchir (peut-être aussi y réprimer les manifestations, selon des médias). On l’annonce également aux côtés des troupes du maréchal Haftar en Libye, ou au Mali pour l’entretien de vieux hélicoptères Mig, pied de nez à la présence française jugée inefficace par une partie de la population.

C’est peut-être ce dernier aspect qui explique que de plus en plus de dirigeants africains demandent l’aide de Moscou. Cela est une façon pour eux de faire pression sur les pays occidentaux "et de mettre en scène la diversification de leur politique étrangère", explique Sergey Sukhankin. Bref, peu importe les résultats obtenus sur le terrain par le groupe Wagner. D’autant que le bilan est plutôt maigre. Echec au Soudan, en Libye, au Mozambique... le groupe Wagner ne fait pas de miracle et se montre bien incapable de régler le sort des groupes armés terroristes.