Gambie : l'ex-président Yahya Jammeh accusé d'assassinats en série par d'anciens membres de sa garde

L\'ancien président gambien, Yahya Jammeh (aujourd\'hui en exil) lors de la campagne pour sa réélection, à Banjul, le 29 novembre 2016, avant son échec au scrutin.
L'ancien président gambien, Yahya Jammeh (aujourd'hui en exil) lors de la campagne pour sa réélection, à Banjul, le 29 novembre 2016, avant son échec au scrutin. (THIERRY GOUEGNON / REUTERS)

Les révélations contre l'ancien chef de l'Etat gambien se multiplient devant la Commission vérité et réconciliation qui se tient depuis janvier 2019 à Banjul, la capitale.

Chaque jour apporte son lot de révélations. L'ancien dictateur Yahya Jammeh (1994-2016), aujourd'hui en exil à Malabo, aurait beaucoup de sang sur les mains. Devant les onze membres de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC), promise par le président Adama Barrow élu fin 2016, les derniers témoins comparus, exécutants des basses œuvres de Jammeh, l'ont accusé d'avoir fait tuer de très nombreuses personnes dont plusieurs dizaines de migrants, le doyen des journalistes et correspondant de l'AFP Deyda Hydara, deux Américano-Gambiens et même son demi-frère Haruna Jammeh.

Les défenseurs des droits de l'Homme accusent son régime de tortures systématiques d'opposants et de journalistes, d'exécutions extra-judiciaires, de détentions arbitraires et de disparitions forcées pendant ses 22 ans de pouvoir. "La question maintenant est de savoir si Jammeh devra rendre des comptes", a réagi le conseiller juridique de Human Rights Watch, Reed Brody. De son côté, interrogé début 2018 sur une éventuelle demande d'extradition de Yahya Jammeh, Adama Barrow a répondu qu'il attendrait la fin des travaux de la TRRC pour se prononcer.

Deux hommes d'affaires américano-gambiens dépecés

Au cours de la dernière journée d'interrogatoires de la semaine, le 24 juillet 2019, le sergent-chef Amadou Badjie a affirmé que le chef de l'Etat leur avait ordonné en juin 2013 de "découper en morceaux" Alhajie Ceesay et Ebou Jobe, deux hommes d'affaires américano-gambiens qu'il soupçonnait de préparer un coup d'Etat. Les deux hommes ont été arrêtés et conduits à la résidence du président, dans son village de Kanilai, puis emmenés au fond de son immense jardin où ils ont été étouffés, puis décapités et enterrés, selon Amadou Badjie, qui a participé à l'opération. "Nous étions l'équipe de choc de Yahya Jammeh, nous avions une confiance aveugle en lui", a-t-il expliqué. Dans un communiqué, l'ambassade américaine a "salué" ces révélations, estimant qu'elles permettraient de "relancer les investigations" sur la mort des ressortissants américains.

Le massacre de migrants clandestins

Arrêtés en 2005 sur une plage de Gambie, petit pays anglophone d'Afrique de l'Ouest, alors qu'ils tentaient avec d'autres migrants nigérians, sénégalais et togolais de gagner l'Europe, 30 Ghanéens ont été exécutés sommairement par un groupe paramilitaire sur ordre de l'ex-président gambien. "Yahya Jammeh a ordonné l'exécution de ces ressortissants étrangers", présentés comme des "mercenaires", a déclaré devant la TRRC Omar Jallow, l'un des ex-membres des Junglers, une unité officieuse de soldats choisis au sein de la garde nationale et considérés comme les escadrons de la mort du régime de Jammeh. 

Jallow a expliqué que leur commandant, le lieutenant Solo Bojang, "nous a dit que l'ordre de l'ancien chef de l'Etat (Yahya Jammeh) était de les fusiller". Les autres migrants, sauf un qui a pu s'échapper, ont aussi été tués. Les corps, a-t-il ajouté, ont ensuite été jetés dans un puits. L'ancien milicien a aussi expliqué que l'un des migrants lui avait donné "100 dollars pour qu'il puisse faire ses prières", mais qu'il avait été immédiatement abattu par l'un de ses collègues. "J'ai gardé les 100 dollars." A l'exception de ce dernier détail sordide, le récit d'Omar Jallow confirme une enquête des ONG Human Rights Watch (HRW) et TRIAL.

L'exécution du demi-frère de Yahya Jammeh

Lors de sa déposition le 23 juillet, Omar Jallow a ajouté un autre chapitre sanglant à l'histoire du règne despotique du président Jammeh. Il a ainsi avoué avoir participé à l'exécution du demi-frère du chef de l'Etat, Haruna Jammeh, peu après son interpellation en 2005 par la redoutée Agence nationale du renseignement (NIA).

Condamnée pour une histoire de vengeance, la victime a été conduite dans une forêt proche de Kanilai, le village familial. Rapportée par RFI, la description de sa mise à mort par Jallow est terrifiante : "On a pris une corde que l'on a enroulée autour du cou d'Haruna et on l'a fait tomber par terre. Sanna Manjang (voir prochain paragraphe) nous a demandé de tirer chacun un bout de la corde. Lui était assis sur le toit de la voiture, d'où il a sauté pour écraser le cou d'Haruna qui est mort dans l'instant." 

Comme ceux des migrants, le corps d'Haruna Jammeh a été jeté dans un puits devenu fosse commune. Selon RFI, des victimes ont notamment été décapitées, brûlées et enterrées dans le jardin de Yahya Jammeh à Kanilai.

L'assassinat du célèbre journaliste critique Deyda Hydara

Au cours de l'audition publique du 22 juillet devant la TRRC, le lieutenant Malick Jatta a accusé l'ancien président Yahya Jammeh d'avoir ordonné l'assassinat, il y a 15 ans, de Deyda Hydara, correspondant de l'AFP depuis 1974. Le témoin a reconnu avoir directement participé à son élimination. Le journaliste critique envers le régime de Yahya Jammeh a été tué par balles, le 16 décembre 2004 à Banjul, au moment où il raccompagnait en voiture deux collaboratrices de son journal, qui ont été blessées lors de l'attaque. Agé de 58 ans, père de quatre enfants, cofondateur du journal privé The Point, il était aussi le correspondant de Reporters sans frontières (RSF) en Gambie, où il était considéré comme le doyen de la profession.

"Nous avons tiré, moi, Alieu Jeng et Sanna Manjang", a affirmé le lieutenant Jatta, en détention depuis le 8 février 2017. Alieu Jeng, autre militaire, est également en prison. Quant à Sanna Manjang, il a déserté l'armée. En mai 2017, il a été inculpé, ainsi que Kawsu Camara, un ancien colonel de l'armée, de "meurtre et complot en vue de commettre un meurtre" dans l'enquête sur l'assassinat de Deyda Hydara. Les deux hommes, en fuite, passent en Gambie pour avoir été eux aussi membres des Junglers

Le lendemain de l'opération contre le journaliste, le commandant du groupe, le capitaine Tumbul Tamba, leur a remis une "enveloppe contenant des dollars", a témoigné Malick Jatta. "Il nous a dit qu'il s'agissait d'un 'geste d'appréciation de la part du grand homme'". 

"Ce n'était pas facile à écouter, mais cela montre que nous sommes sur la bonne voie et que la justice est en train d'arriver", a commenté Baba Hydara, le fils de Deyda Hydara, cité par Human Rights Watch.

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