Le "pont de la délivrance" sur le fleuve Gambie devrait doper les échanges en Afrique de l'Ouest

Le \"pont Transgambien\" au-dessus du fleuve Gambie, à la frontière entre le Sénégal et la Gambie, inauguré par les présidents des deux pays le 21 janvier 2019.
Le "pont Transgambien" au-dessus du fleuve Gambie, à la frontière entre le Sénégal et la Gambie, inauguré par les présidents des deux pays le 21 janvier 2019. (EMILIE IOB / AFP)

Après des décennies d'attente, le Sénégal et la Gambie ont inauguré le 21 janvier 2019 un pont passant au-dessus du fleuve Gambie. Il doit faire sauter un important blocage sur le réseau routier ouest-africain. Mais aussi désenclaver la région sénégalaise de Casamance. Et de là, doper les échanges commerciaux dans la région.

La Gambie est un petit pays anglophone d'Afrique de l'Ouest enclavé dans le Sénégal, à l'exception d'une étroite façade côtière prisée par les touristes. Serpentant sur quelque 300 km le long du fleuve lui aussi appelé Gambie, c'est un passage quasi obligé pour qui veut se rendre du nord du Sénégal à sa région sud, la Casamance. A moins d'effectuer un fastidieux détour de plusieurs centaines de kilomètres.

"Tracasseries" et retards

La route de 25 km de long, baptisée Transgambienne, traverse l'ancienne colonie britannique du nord au sud, à une centaine de km à l'est de la capitale Banjul. Jusqu'ici, elle était interrompue à mi-chemin par le fleuve, ce qui obligeait les véhicules à emprunter un bac ou un ferry, source de "tracasseries" et de nombreux retards. Excédés, la population et les transporteurs sénégalais réclamaient la construction d'un pont depuis au moins les années 1960.

"La traversée du fleuve Gambie par le ferry ou bac (de Farafenni) est une épreuve à la limite du supportable. Il est fréquent d’y passer de très longues heures, voire plusieurs jours dans des conditions exécrables, et ce, des deux côtés de la rive", raconte le site dakaractu.com. Lequel n'hésite pas à parler de "pont de la délivrance".

A écouter Dakar, le projet était jusqu'il y a peu bloqué par Banjul. "Pendant plus d’une décennie, sous le magistère du président Yahya Jammeh, le gouvernement gambien a souvent fait valoir ses droits de propriété sur le fleuve Gambie pour imposer des taxes jugées surélevées par les transporteurs sénégalais", rapporte l'Agence de Presse Sénégalaise (APS, officielle). "Ces derniers ont boycotté le territoire de la Gambie pendant plusieurs mois, en 2016, à cause du décuplement, par les autorités de ce pays, de la taxe à payer pour traverser le cours d’eau. Après son élection à la magistrature suprême, en 2016, le président gambien Adama Barrow avait pris l’engagement de soutenir la construction du pont prévu sur le fleuve Gambie, pour faciliter le déplacement des populations entre les régions du nord (de la Gambie) et celles du sud du Sénégal."

"Pont Transgambien"

Désormais, un élégant ouvrage de béton clair de 1,8 km de long enjambe le fleuve au sud du poste-frontière gambien de Farafenni (appelé aussi Farafegny). Baptisé tantôt "pont Transgambien", tantôt "pont de Farafenni", il a été construit par la firme Arezki. Laquelle se définit comme "l’une des plus grandes entreprises de construction (...) en Afrique de l’Ouest"

Haut comme un bâtiment de cinq étages, l'ouvrage permet le passage entre ses piliers de la plupart des bateaux qui naviguent sur le fleuve, colonne vertébrale du pays. Le coût de sa construction (75 millions d'euros) a été financé par la Banque africaine de développement (BAD), avec une participation du Sénégal et de la Gambie.

Le président sénégalais, Macky Sall (à gauche), et le président gambien, Adama Barrow, lors de l\'inauguration du pont de Farafenni le 21 janvier 2019. 
Le président sénégalais, Macky Sall (à gauche), et le président gambien, Adama Barrow, lors de l'inauguration du pont de Farafenni le 21 janvier 2019.  (SEYLLOU / AFP)


L'ouvrage, dont la construction avait débuté en 2015, a été inauguré par le président sénégalais Macky Sall et son homologue gambien, Adama Barrow. Lequel a relancé les travaux après son élection il y a deux ans, comme il s'y était engagé.

L 'ouvrage est désormais ouvert aux véhicules légers (voitures, bus de moins de 35 places, etc.). Il sera à partir de juillet aux véhicules lourds, camions notamment. Dans un premier temps, le tarif pour l'emprunter sera le même que pour le bac, selon le gouvernement gambien. Celui-ci a dû lever les réticences de ses autorités portuaires. Celles-ci ne voyaient pas d'un bon œil la construction du pont qui risquait de mettre au chômage plusieurs dizaines d'employés du ferry. Ils ont été redéployés sur d'autres sites.

"Désenclavement"

L'achèvement de l'ouvrage est un "événement historique", car il permettra le "désenclavement" de la Casamance, souligne Abdoulaye Badji un conseiller personnel de Macky Sall. Le développement de cette région touristique et agricole a été freiné par son isolement géographique du reste du Sénégal, mais aussi par une rébellion indépendantiste vieille de plus de 35 ans, aujourd'hui en sommeil, ajoute le même.

Les agriculteurs casamançais "n'auront plus de soucis majeurs" pour transporter leur production (riz, légumes, noix de cajou, agrumes, mangues...) vers les grands marchés du nord du Sénégal, poursuit le conseiller. Celui-ci s'est par ailleurs réjoui que les marchandises "ne vont plus pourrir au cours du transport".

Côté gambien, le pont va contribuer de manière significative au développement économique du pays, estime le consultant Ousman Gajigo dans le journal The Gambia Echo. Selon lui, on peut s'attendre à "une hausse atteignant jusqu'à 50% du trafic" sur l'axe transgambien. "Il s'agit d'un lien économique et stratégique vital pour connecter les deux rives du fleuve Gambie, ainsi que la Gambie, le Sénégal et d'autres pays de la sous-région", a souligné la présidence à Banjul. Le pont a pour vocation de s'intégrer dans le "corridor devant relier Dakar à Lagos, en passant par Bissau et Conakry", selon le ministre sénégalais des Infrastructures, Abdoulaye Daouda Diallo.

Pour l'instant, tel n'est pas l'avis d'Amie Njie, une habitante de Farafenni interrogée par l'AFP la veille de l'inauguration."Cela va tuer le business et des gens vont perdre leur travail. La plupart des motels et des restaurants vont être affectés parce que les voyageurs n'auront plus besoin de passer la nuit ici." 

Bonne entente

L'ouverture du pont Transgambien symbolise par ailleurs la bonne entente retrouvée entre les Etats gambien et sénégalais. Leurs relations ont longtemps été marquées par des différends sur les transports, la pêche, ou encore les frontières. Et ce alors que leurs habitants ont en commun des langues, des origines ethniques et entretiennent de nombreuses relations professionnelles, familiales ou commerciales.

Vue aérienne du pont de Farafenni le 21 janvier 2018.
Vue aérienne du pont de Farafenni le 21 janvier 2018. (EMILIE IOB / AFP)

Le climat entre Banjul et Dakar s'est réchauffé depuis l'arrivée à la tête de la Gambie d'Adama Barrow début 2017. Le Sénégal a été à la pointe des pressions diplomatiques et surtout militaires de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao). Pressions qui avaient contraint son prédécesseur, Yahya Jammeh, à céder le pouvoir après avoir dirigé le pays d'une main de fer pendant 22 ans. 

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