Extinction des langues africaines: l’hémorragie continue

Les Massaï (ceux qui parlent la langue maa). Ces communautés minoritaires vivent au Kenya et dans le nord de la Tanzanie.
Les Massaï (ceux qui parlent la langue maa). Ces communautés minoritaires vivent au Kenya et dans le nord de la Tanzanie. (Photo AFP/Sylvie Ralu)

On considère qu’une langue est en danger quand ses locuteurs cessent de la pratiquer ou disparaissent sans l’inculquer à leurs descendants. C’est ce qui se passe au sein de nombreuses communautés africaines. L’hécatombe a débuté avec la colonisation. Puis l’exode rural et la destruction des écosystèmes ont fait le reste. Certains pays ont décidé de ne pas baisser les bras.


A elle seule, la République démocratique du Congo compte pas moins de 450 langues locales, la plupart non écrites, réparties sur l’ensemble de ce vaste territoire de 2,3 millions de km². Mais si ce pays est réputé être devenu le plus grand pays francophone du monde, il figure parmi les pays africains où les langues maternelles s’éteignent doucement mais sûrement.
 
«Je ne crois pas que la langue maternelle puisse encore exister dans 10 ou 15 ans. Ça va disparaître, je crois. Parce que nous, les parents, nous ne parlons pas la langue tshiluba. Comment peut-on apprendre ça aux enfants? C’est difficile», regrette une congolaise, interrogée par l’AFP dans la région du Kasaï où réside sa famille.
 
Daniel Mukebayi est un fonctionnaire congolais à la retraite, père de dix enfants qu’il a éduqués, avec son épouse, dans la même région du Kasaï. Tous parlaient parfaitement le tshiluba. Jusqu’au jour où son fils aîné s’est marié et fondé sa propre famille.
 
«Il ne parle plus sa langue maternelle et ses enfants ne parlent plus que le français et le Lingala», déplore-t-il. Le Lingala est l’une des quatre langues dites nationales qui tentent, tant bien que mal, de survivre à l’hécatombe. Elle est surtout parlée à Kinshasa et dans le Nord-Ouest.
 
Le français ou l’anglais «par snobisme»
Dans les milieux huppés de Kinshasa comme dans d’autres grandes villes africaines, de nombreuses familles, par snobisme, n’apprennent à leurs enfants que le français ou l’anglais.
 
«Aujourd’hui, nos enfants n’apprennent pas le tshiluba à l’école, ils n’apprennent pas le lingala, le kimbala…. On nous dit que ça empêche le développement. C’est sciemment fait par ceux qui nous ont colonisés, s’insurge le professeur congolais Kambayi qui enseigne l’histoire à l’université pédagogique nationale.
 
Interrogé par l’AFP, le professeur Kambayi note que les anciens parlent les langues du village pour des raisons de survie, mais que «les jeunes, particulièrement dans de grands centres urbains, (doivent) s’adapter au milieu». D’où la condamnation à mort d’un certain nombre de langues locales.
 
De l’autre côté du fleuve Congo, à Brazzaville, le professeur Kadima Nzuji, linguiste à l’université Marien Ngouabi, fait le même constat. Pour lui, la disparition de certaines langues locales est «un phénomène normal, lié à l’exode rural et, surtout, au faible poids démographique, économique et culturel» de leurs locuteurs.
 
Une génération suffit pour perdre une langue
Des témoignages abondent sur la lente disparition des langues africaines sur le continent au profit des langues internationales que sont l’anglais, le français, l’espagnol auxquelles sont venues s’ajouter notamment le chinois.  
 
Selon les spécialistes, sur les 2000 langues indigènes connues à travers le continent, la plupart sont vouées à disparaître. Et le phénomène s’accélère de jour en jour au sein des pays abritant des peuples dits minoritaires.
 
C’est le cas pour les peuples autochtones contraints par l’industrialisation et l’urbanisation d’abandonner leur cadre de vie et leur culture. Ils abandonnent souvent leur langue pour adopter celles des régions qui les accueillent pour faciliter leur intégration.
 
Les spécialistes sont formels: une génération suffit pour cesser de transmettre une langue maternelle et perdre cet héritage.
 
L\'école «Angaza school» en Tanzanie. Depuis 2015, le swahili a déboulonné l\'anglais dans les écoles publiques tanzaniennes.
L'école «Angaza school» en Tanzanie. Depuis 2015, le swahili a déboulonné l'anglais dans les écoles publiques tanzaniennes. (Photo/AFP)

Les langues maternelles à l’école pour limiter les dégâts
Certains pays refusent de baisser les bras. C’est le cas de la Tanzanie où le swahili a déboulonné l’anglais comme langue d’enseignement dans les écoles publiques.
 
Le swahili  est une synthèse de plusieurs langues bantoues, de l’arabe et du persan. Il est parlé dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Est et dans le sud du continent. C’est la langue officielle de la Tanzanie, de l’Ouganda, du Kenya  et du Rwanda.
 
La décision tanzanienne intervenue en 2015 a été saluée en Afrique de l’Ouest francophone. Là aussi, certains pays ont opté pour l’utilisation des langues maternelles dans l’enseignement.
 
Au Nigeria, elles servent désormais à l’apprentissage des sciences et des mathématiques dans les écoles primaires et secondaires. En 2016, le Togo a retenu une dizaine d’écoles pour lancer la phase pilote d’enseignement des langues nationales aux trois premiers niveaux du primaire. En plus du français, les deux principales langues maternelles du pays, le kabyè et l’éwé, seront mis à contribution dans l’apprentissage des enfants.
 
C’est une idée du projet Elan-Afrique, une association qui milite en faveur de l’introduction des langues nationales dans les écoles ouest-africaines. Ses initiateurs estiment que l’usage exclusif de la langue française dans l’enseignement n’est pas étranger dans «les échecs et abandons récurrents» des enfants.
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