COP25 : pour les Africains, "Madrid doit rimer avec ambition des pays développés et celle-ci doit se traduire en actions concrètes"

Dans les allées de la COP25 qui a ouvert ses portes, le 2 décembre 2019 à Madrid, en Espagne. 
Dans les allées de la COP25 qui a ouvert ses portes, le 2 décembre 2019 à Madrid, en Espagne.  (CARINE SCHMITT / HANS LUCAS)

Les Etats africains sont particulièrement attentifs à la question des pertes et dommages et les négociations relatives à l'article 6 de l'Accord de Paris concernant les marchés carbone. 

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"Nous devons enfin démontrer que nous sommes sérieux dans notre engagement à arrêter la guerre contre la nature – que nous avons la volonté politique d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050", a déclaré le Secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres à l'ouverture de la COP25 à Madrid, en Espagne, le 2 décembre 2019. La Sénégalaise Aïssatou Diouf, responsable des politiques internationales et du plaidoyer climat au sein de l'ONG internationale Enda Energie basée au Sénégal, revient sur les enjeux de ce nouveau tour de négociations pour les Etats africains. Entretien. 

Franceinfo Afrique : depuis la COP21, nous sommes dans un cycle dont le point de départ est l'Accord de Paris. Après la COP24, qui s'est déroulée à Katowice, où un cadre réglementaire a été adopté pour l'application de cet accord, que devrait-il maintenant se passer à Madrid ? Quel est scénario idéal et sa version la plus acceptable pour les pays africains ?

Aïssatou Diouf : les enjeux de cette COP25 et de la COP26 sont très liés. Les avancées faites à Madrid conditionneront la réussite de la COP l'année prochaine à Glasgow où chaque pays doit produire un plan d'action climat chiffré pour 2030 (à savoir la Contribution déterminée au niveau national ou CDN, NDLR). Dans ce cadre, les efforts supplémentaires que les pays envisagent de faire doivent être perceptibles dès 2020. En d'autres termes, ici à Madrid, les Etats doivent commencer à expliquer davantage la façon dont ils vont travailler à la réduction de leurs émissions. 

Le maître-mot de cette COP doit être l'ambition, c'est-à-dire que les Etats doivent s'inscrire dans une dynamique de baisse drastique de leurs émissions. L'enjeu étant de contenir le réchauffement à 2°C, voire 1,5°C, même si à ce rythme, nous risquons de perdre la bataille. Pour l'Afrique, le scénario idéal et/ou acceptable est que les Etats présents à cette COP25 posent enfin les jalons pour répondre à l'urgence climatique.

Les pays qui devraient vraiment faire des efforts, à savoir les pays développés, ne le font pas. A contrario des petits Etats insulaires comme les Iles Marshall et les Iles Fidji qui sont en train de montrer le bon exemple en proposant des plans climatiques ambitieux pour 2030. Pourtant, ils sont déjà très affectés, risquent de disparaître alors qu'ils n'ont pas causé le réchauffement climatique. Leurs efforts sont d'autant plus louables qu'ils ne disposent ni des ressources, ni de la technologie pour réduire leurs émissions. Les plus vulnérables, qui devraient être soutenus, deviennent des modèles. Madrid doit rimer avec ambition des pays développés et celle-ci doit se traduire en actions concrètes.

Comment cette ambition doit-elle se traduire concrètement dans le cadre de cette COP25 

Le renforcement de l'ambition peut passer par des contributions revues à la hausse comme je le disais. Mais aussi par plus de stratégies de long terme. Par exemple, dans le cadre de l'examen du mécanisme de Varsovie sur les pertes et dommages, la question du financement va revenir sur la table. Face aux situations climatiques extrêmes auxquelles plusieurs pays africains font de plus en plus face, il est crucial que des financements additionnels soient mobilisés pour les pertes et dommages.

L'autre attente des pays africains, c'est d'arriver à un accord sur l'article 6 qui porte sur les mécanismes du marché carbone (qui permet d'échanger des droits d'émission de CO² comme des titres financiers, NDLR). C'est le seul point sur lequel il n'y a pas eu d'accord à Katowice dans le cadre des règles de mise en œuvre de l'Accord de Paris. 

C'est un sujet sensible qui catalyse les dissensions Nord-Sud. Il y a des marchés carbone qui existaient dans le cadre du Protocole de Kyoto. On avait, par exemple, le Mécanisme de développement propre, mais il n'a pas vraiment profité, entre autres, aux pays africains parce qu'il était très complexe à mettre en œuvre. Avec les CDN, l'Accord de Paris a tout changé dans la mesure où tout le monde doit fournir des efforts. A l'époque de Kyoto, il appartenait quasi exclusivement aux pays développés de fournir les efforts nécessaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Aujourd'hui, on doit rediscuter des mécanismes liés aux marchés carbone afin d'adopter des règles justes, équitables et qui garantissent la transparence. 

Aïssatou Diouf, en charge du plaidoyer climat au sein de l\'ONG Enda Energie, basée au Sénégal. 
Aïssatou Diouf, en charge du plaidoyer climat au sein de l'ONG Enda Energie, basée au Sénégal.  (AD)

La COP25 n’a pas eu lieu au Brésil, désormais dirigé par un climatosceptique, tout comme les Etats-Unis. La situation de ces pays a-t-elle vraiment un impact sur les négociations internationales 

On ne peut nier l'impact de la sortie des Etats-Unis de l'Accord de Paris. Ils sont le deuxième émetteur de gaz à effet de serre au monde. Cependant, il faut souligner la détermination des villes, des territoires et des citoyens américains à continuer à fournir des efforts. Cela montre leur engagement à participer à cette démarche collective mondiale nécessaire pour contenir le réchauffement climatique. L'autre lecture politique que nous pouvons avoir, c'est qu'il faut un renforcement du leadership européen en matière de lutte contre le changement climatique. L'Europe a la capacité et le devoir de faire plus pour maintenir l'Accord de Paris en vie. En ce qui concerne le Brésil, il n'en est pas encore sorti. Espérons qu'il y reste, même s'il y a des probabilités que Bolsonaro en décide autrement.  

Il y a eu de nombreuses rencontres sur le climat en Afrique. Les pays africains ont-ils avancé sur leur agenda climatique, établi des cadres alternatifs pour pallier les défaillances des négociations internationales ? 

Les pays africains comprennent de plus en plus que l'action climatique se fera au niveau local et passera par la coopération entre eux. De plus en plus d'initiatives émergent pour répondre au défi climatique : des initiatives africaines portées par des Africains pour apporter des solutions adaptées aux réalités du continent. A l'instar de l'Initiative africaine sur les énergies renouvelables lancée dans le cadre de la COP21 à Paris par les chefs d'Etat africains pour développer notamment l'accès universel à une énergie propre et abordable. De même, il y a l'Initiative d'adaptation pour l'Afrique qui vise à aider les pays africains à faire face au changement climatique. Il y a aussi la Grande muraille verte et bien d'autres projets portés au niveau local par les communautés, les femmes et les jeunes dans le cadre du renforcement de la résilience. Toutes ces communautés sont directement affectées par le changement climatique.

Ces initiatives se heurtent néanmoins à plusieurs difficultés, notamment la disponibilité et l'accessibilté à des ressources financières et humaines qualifiées, l'accès à la technologie... L'une des clés pour répondre à l'urgence climatique et lutter contre la pauvreté est la synergie entre les différents agendas, particulièrement l'Agenda 2030 (17 objectifs pour le développement durable fixés par les Nations unies, NDLR), et la mise en œuvre de l'Accord de Paris.

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