En Afrique centrale, les vieux amis de la France font leur come-back

Le président François Hollande et son homologue camerounais, Paul Biya, le 30 janvier 2013, à l\'Elysée.
Le président François Hollande et son homologue camerounais, Paul Biya, le 30 janvier 2013, à l'Elysée. (MAXPPP)

Otages, Mali : François Hollande loue les services des présidents tchadien et camerounais. Des autocrates avec qui il semblait, jusque-là, maintenir une distance prudente.

En octobre 2012, pour son premier déplacement africain à Dakar (Sénégal) et Kinshasa (RDC), François Hollande veut marquer une rupture. "La francophonie doit porter la démocratie, les droits de l'homme, le respect de la liberté d'expression, l'affirmation que tout être humain doit pouvoir choisir ses dirigeants", clame le président français au sommet de la francophonie, devant un aréopage de chefs d'Etat africains.

Il en manque un, toutefois. Le président tchadien, Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis vingt-deux ans. Les mauvaises langues disent qu'il redoute un sermon sur la piètre situation des droits de l'homme au Tchad. D'autres qu'il n'a pas apprécié le report d'une rencontre à l'Elysée peu auparavant. Le président camerounais a, lui, fait le déplacement. Mais Paul Biya, en fonction depuis trente ans, n'a droit qu'à un bref entretien entre deux portes. Une indélicatesse diplomatique.

Six mois plus tard, les relations avec ces deux chefs d'Etat ont changé. A la libération des otages au Cameroun, François Hollande a glissé "une pensée particulière pour le président Biya", et il marche main dans la main avec Idriss Déby, dont les troupes paient le plus lourd tribut au Mali. Comment le président s'est-il rapproché de ces deux vieux amis de la France qu'il semblait maintenir à une prudente distance ?

François Hollande et Idriss Déby, président du Tchad, le 5 décembre 2012, à l\'Elysée.
François Hollande et Idriss Déby, président du Tchad, le 5 décembre 2012, à l'Elysée. (MARTIN BUREAU / AFP)

Le tout-puissant Déby

Accusé de bafouer les droits de l'homme. Le Tchad est un vieux compagnon de la France. Les troupes françaises de l'opération Epervier stationnent depuis 1986 aux aéroports de N'Djamena et Abéché (est). En 2008, quand des rebelles traversent le pays et tirent sur le palais présidentiel, l'armée française accourt à la rescousse du président, lui-même arrivé au pouvoir par les armes, en 1990.

Mais après l'élection de François Hollande, Idriss Déby grince un peu des dents. Depuis plusieurs années, le Parti socialiste français réclame "que la vérité soit faite sur la disparition puis l'assassinat" de l'opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh. Ce proche du PS avait été enlevé par des militaires tchadiens le 3 février 2008, dans la confusion qui avait suivi l'échec du coup d'Etat. Par ailleurs, le régime du président Déby, réélu pour un quatrième mandat en 2011 avec 88,7% des voix, n'est pas un modèle de respect des droits humains. En 2012, "les arrestations arbitraires se sont multipliées, tout comme les détentions illégales, les actes de torture et les agressions contre des défenseurs des droits humains, des journalistes et des syndicalistes", écrit ainsi Amnesty International dans son rapport annuel.

Une force régionale désormais incontournable. Depuis que Paris a volé au secours d'Idriss Déby, en 2008, le pays s'est affirmé comme une grande puissance régionale. Le Tchad a normalisé ses relations avec le Soudan, contre qui il menait une guerre par rébellions interposées. N'Djamena tire pleinement profit du pétrole pompé dans le Sud, depuis 2003. Avec l'aide de la Banque mondiale pour la construction d'un pipeline, le pays peut exporter son pétrole vers le terminal de Kribi, au Cameroun. En contrepartie, Déby s'est engagé à répartir 70% des revenus pétroliers dans des programmes de réduction de la pauvreté. Des routes et hôpitaux sont sortis de terre, mais le pays reste classé 184e sur 186 pays pour son indice de développement humain. Finalement, le pétrole a surtout permis d'entraîner et de mieux équiper les militaires tchadiens.

Conséquence, le Tchad est devenu l'une des principales forces de la sous-région. D'autant que la mort du Gabonais Omar Bongo et du Libyen Mouammar Kadhafi lui laissent le champ libre sur la scène diplomatique et militaire. A tel point que lorsqu'il a fallu trouver d'urgence une force capable de combattre les jihadistes au Nord-Mali, François Hollande n'a eu d'autre choix que de se tourner vers son homologue tchadien. Les Français "ont obtenu que Déby collabore au Mali. Ils vont lui refaire une virginité", se désole Odile Tobner, de l'association Survie.

Le président français, François Hollande, accueille son homologue camerounais à l\'Elysée, le 30 janvier 2013.
Le président français, François Hollande, accueille son homologue camerounais à l'Elysée, le 30 janvier 2013. (PATRICK KOVARIK / AFP)

L'indispensable Biya

Un "roi fainéant" inamovible. Avec Paul Biya aussi, les relations ont débuté froidement. Après la brève rencontre de Kinshasa, le président camerounais n'est reçu en France en janvier que pour une visite de travail. "Il n'a pas eu l'attention que l'on accorde à d'autres chefs d'Etat, malgré son ancienneté et la stabilité du pays", explique Stéphane Akoa, chercheur à la Fondation Paul Ango Ela à Yaoundé.

Il ajoute que ce n'est pas vraiment nouveau. Déjà, avec Nicolas Sarkozy, il n'était "pas en odeur de sainteté". Au centre des dissensions avec Paris, l'affaire des biens mal acquis et les dossiers de deux détenus : Thierry Atangana et Lydienne Yen-Eyoum. Deux Français, un expert financier et une avocate, qui clament leur innocence. Par ailleurs, le pays traîne une mauvaise réputation de corruption et se classe 144e sur 174 à l'indice de perception de la corruption de Transparency International.

A cela s'ajoute la longévité exceptionnelle de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982. Surnommé le "roi fainéant" au Cameroun, il séjourne "la majeure partie de son temps dans un hôtel huppé de Genève ou dans son village natal, dans le sud du Cameroun", explique la journaliste Fanny Pigeaud (1) dans un portrait au vitriol où elle affirme qu'il doit sa longévité à ses "talents de manipulateur". En 2011, à 78 ans, il est réélu (à 77,9% des voix) pour un nouveau mandat après avoir modifié la Constitution. En 1990, François Mitterrand réclamait du multipartisme, mais aujourd'hui "il faut aussi de l'alternance", estime Stéphane Akoa. Or "le Cameroun est l'archétype d'un système qui ne se renouvelle pas".

Le début d'un retour en grâce après la libération des otages. Bref, Paul Biya incarne une époque avec laquelle François Hollande semble vouloir rompre. Mais le 19 février, quand une famille de Français est enlevée dans l'extrême Nord camerounais, il s'impose rapidement comme un personnage incontournable. D'après Le Parisien, un "homme mystère", "un Camerounais, proche du président Paul Biya, expert en négociations sensibles, (...) réussit à établir un contact direct avec les ravisseurs". Ces derniers réclament la libération de proches. "M. Biya a montré quelques réticences à coopérer au motif que la France lui demandait son aide alors que, dans le même temps, la justice française le mettait en cause dans l'affaire des biens mal acquis", écrit Le Monde.
 
Mais il aurait bien intercédé pour obtenir ces libérations. Et son intermédiaire, "tenace", a "tout démêlé", selon Le Parisien. Finalement, "Paul Biya a fait beaucoup d'efforts" pour les otages, affirme Stéphane Akoa. Il aurait prévenu en personne Laurent Fabius de leur libération. Si, dans son pays, Biya ne tire pas forcément beaucoup de crédit de cette libération, "je pense qu'il a marqué des points auprès de François Hollande", affirme le chercheur, "ce qui ne veut pas dire que lors des prochaines discussions, ils seront les meilleurs amis du monde". Mais, "à la prochaine occasion, il essaiera d'effacer les mauvais points avec François Hollande".