Pourquoi les Égyptiens manifestent à nouveau

Des manifestants jettent des pierres sur les forces de police, au Caire (Egypte), le 21 novembre 2011.
Des manifestants jettent des pierres sur les forces de police, au Caire (Egypte), le 21 novembre 2011. (MOHAMMED HOSSAM / AFP)

Depuis samedi, les protestataires sont de retour place Tahrir au Caire. A quelques jours des législatives, leurs revendications sont nombreuses et s'adressent surtout à l'armée, qui dirige le pays depuis la révolution de février.

Une place noire de monde, des grenades lacrymogènes, des jets de pierre et une vingtaine de morts. Depuis samedi 19 novembre, les manifestants égyptiens sont de retour sur la place Tahrir, haut lieu de la révolution à l'origine de la chute du président Hosni Moubarak le 11 février.

Ce n'est pas la première fois, ces neuf derniers mois, que cette place centrale du Caire est le théatre de manifestations. Mais cette fois-ci, comme le note Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'Egypte, "il y a une intensité particulière, dans la présence des manifestants comme dans la réponse des forces de sécurité". A quelques jours du début des élections législatives lundi 28 novembre, FTVi fait le point sur la situation politique du pays.

• Contre quoi protestent les manifestants ?

Les militaires. La nouvelle cible de la colère des manifestants est le Conseil suprême des forces armées (CSFA). Composée de vingt hauts gradés et dirigée par le maréchal Hussein Tantaoui, cette instance est chargée d'assurer la transition politique. Malgré la mise en place d'un gouvernement provisoire dirigé par le Premier ministre Essam Charaf, c'est le CSFA qui tient les rênes du pays. Il prévoit de les rendre à l'issue de l'élection présidentielle.

Les pratiques policières. Il y a "un ras-le-bol massif à l'égard des pratiques du ministère de l'Intérieur", analyse Tewfik Aclimandos, historien et chercheur au Collège de France. Il constate que le CSFA n'a rien fait pour établir un Etat de droit en Egypte et que les pratiques policières sont les mêmes que sous Hosni Moubarak.

Le calendrier électoral. Sur le plan politique, les libéraux, à l'origine de la révolution de février, soupçonnent l'armée de s'accrocher au pouvoir. Ils refusent également le calendrier électoral fixé par le CSFA, avec la tenue d'élections législatives, l'élaboration d'une nouvelle constitution puis l'élection présidentielle. "Ce calendrier ne leur permet pas de défendre leurs idées", explique Jean-Noël Ferrié. Selon lui, si l'élaboration de la nouvelle constitution s'était faite avant les élections législatives, les libéraux "auraient pu davantage peser sur la constitution".

De la même manière, ils auraient préféré que la présidentielle se tienne avant les législatives. Ce dernier scrutin nécessite en effet une forte présence sur le terrain et une organisation dont ne disposent pas ces partis de création récente. De fait, plusieurs personnalités politiques et intellectuelles comme l'ancien chef de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed El Baradei, demandent la révision du calendrier politique et un délai supplémentaire pour les législatives.

Le risque d'un pouvoir confisqué par les militaires. En face, les Frères musulmans, présents place Tahrir samedi, reprochent à l'armée de tenter de se réserver une position de choix dans la nouvelle Egypte. "Ils mettent la pression sur les militaires pour être sûrs qu'ils ne conserveront pas des poches de pouvoir trop importantes", décrypte Jean-Noël Ferrié. Mais contrairement aux libéraux, ils ne contestent pas le calendrier électoral. Bien implanté dans le pays, les Frères musulmans et leur parti Liberté et justice sont les favoris des prochaines législatives.

• Est-ce que l'armée compte rester au pouvoir ?

C'est la grande crainte des manifestants, alimentée par l'absence de date pour l'élection présidentielle ainsi que par la présentation début novembre d'une proposition constitutionnelle donnant à l'armée le droit de fixer son budget.  "Les militaires ne sont pas des révolutionnaires, résume Jean-Noël Ferrié. Ils ont tenté de mettre fin à la crise, avec des institutions stables, plutôt conservatrices, avec l'architecture du régime Moubarak."

Le chercheur estime que le CSFA n'a pas l'intention de se maintenir au pouvoir. "Ils n'ont que des coups à prendre dans la gestion de problèmes économiques et sociaux pour lesquels ils ne sont pas formés, et qui ne les intéressent pas", argumente-t-il, ajoutant qu'"ils ne sont pas bon politiquement". Cependant, il considère qu'il n'y a pas "d'alternative raisonnable" à l'armée, notamment pour maintenir l'ordre, dans un Etat en crise depuis janvier.

Un constat partagé par Tewfik Aclimandos. "Je ne suis pas sûr que quelqu'un aurait pu mieux faire", reconnaît-il. Selon lui, l'armée rechigne à laisser la future majorité parlementaire écrire la constitution et négocie pour avoir son mot à dire. "Ils ne veulent pas garder le pouvoir mais prendre des précautions", précise-t-il.

• Les élections législatives sont-elles menacées ?

A l'approche des législatives, ces manifestations jettent le doute sur la bonne tenue d'un scrutin compliqué, qui doit s'étaler sur quatre mois. "Il faudrait qu'elles se tiennent dans les temps parce qu'un report mettrait le pays dans une situation difficile, avec une pression encore plus forte sur l'armée", s'inquiète Jean-Noël Ferrié. Il juge qu'une remise à plat du calendrier électoral apporterait "plus de remous que de solutions".

"Le CSFA a dit et redit que les élections auraient lieu comme prévu", rappelle Tewfik Aclimandos, qui souligne que le conseil s'est engagé à rendre le pouvoir avant 2013. Le chercheur considère que l'organisation de ces élections est le "gros acquis" de la révolution et que personne n'a "intérêt à l'ajournement" du scrutin. "Pour la première fois, nous allons avoir des élections dont on ne connaît pas le résultat."

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