La France accusée "d'appauvrir l'Afrique" : la controverse n'en finit pas autour du franc CFA

Billets de 10.000 francs CFA. Une monnaie commune à 14 pays africains, anciennement colonisés par la France.
Billets de 10.000 francs CFA. Une monnaie commune à 14 pays africains, anciennement colonisés par la France. (ISSOUF SANOGO / AFP)

Il aura suffi de quelques phrases prononcées par le vice-président du Conseil italien, Luigi Di Maio, pour relancer le débat. Le leader du mouvement 5 étoiles a ouvertement accusé la France "d’appauvrir l’Afrique" en se servant du franc CFA pour poursuivre "son œuvre colonisatrice en Afrique".

"Il y a des dizaines de pays africains où la France imprime une monnaie, le franc des colonies. Et avec cette monnaie, elle finance la dette publique française", a lancé Luigi Di Maio. C’est la première fois qu’un dirigeant européen accuse Paris de manipuler et de contrôler les économies des pays de la zone franc, anciennement colonisés par la France.

"Oui le franc CFA, c’est l’arnaque du siècle"

Les détracteurs africains du franc CFA ont aussitôt salué cette déclaration. Ils espèrent qu’elle contribuera à sensibiliser l’opinion au sein de l’Union européenne sur une question longtemps restée taboue.

L’opposant ivoirien Mamadou Koulibaly, ancien ministre ivoirien de l’Economie et des Finances figure parmi les adversaires farouches de cette monnaie héritage de la colonisation. "Vous mettez ensemble des pays qui ont des systèmes productifs différents. Un seul d’entre eux dispose d’un système productif compétitif de haut niveau et des produits haut de gamme. A ses côtés, vous placez des pays non compétitifs avec des systèmes archaïques de production et des rendements faibles. Le tout dans un système monétaire basé sur un taux de change fixe. Le résultat est que le plus compétitif, le plus productif va pomper la richesse des plus pauvres. Il faut changer ça", plaide-t-il depuis plusieurs années.

Une plaidoirie qui a suscité de vives réactions sur la toile. "Vraiment le CFA, c’est l’arnaque du siècle et la France n’a même pas honte d’escroquer des pays où les gens n’arrivent même pas à manger ni à se soigner. Quelle honte", s’indigne un internaute. "Tout ça, c’est la faute de nos dirigeants. Ils savent très bien la vérité, mais ils préfèrent maintenir leurs populations en esclavage pour leurs propres intérêts", s’exclame un autre, convaincu par les explications de Mamadou Koulibaly.

Oui, le franc CFA appauvrit l'Afrique. Il est clair qu'il s'agit d'une grosse escroquerie morale.Mamadou Koulibaly, ancien président de l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoireà Senenews à Dakar

Pourtant, les arguments ne manquent pas pour défendre le franc CFA : son taux de change fixe qui assure la stabilité des prix, sa convertibilité en euros garantie et la liberté de transferts dont jouissent les utilisateurs de cette monnaie. "Le franc CFA sécurise les investissements. Il sécurise le pouvoir d’achat des populations. C’est quand même quelque chose d’extraordinaire", a plaidé le 28 janvier 2019 le ministre nigérien des Finances, Hassoumi Massaoudou, au micro de RFI. "Non, le franc CFA n’est pas une monnaie coloniale. La France n’a aucun rôle dans nos choix monétaire et économique", a-t-il affirmé.

C’est aussi la conviction du président ivoirien, Alassane Ouattara, classé parmi les grands défenseurs du franc CFA : "Sans la parité fixe du franc CFA, les populations seraient plus pauvres aujourd’hui. Il y aurait une inflation galopante. Arrêtons les vieux clichés de réseaux France-Afrique qui n’ont rien à avoir avec la réalité du quotidien des Africains", martèle-t-il dans l’émission Internationale de TV5/RFI/Le Monde.

Des réserves de change sous contrôle de la Banque de France

Parmi les sujets qui fâchent, les détracteurs du franc CFA dénoncent l’obligation imposée aux pays de la zone franc, de reverser 50% de leurs réserves de change sur un compte d’opérations spéciales à la Banque de France. Ces réserves étant censées assurer la liquidité du franc CFA.

"Ce compte d’opérations créé par la France n’existe nulle part ailleurs. Il oblige à passer systématiquement par l’euro et par le trésor français. On imagine bien que cela donne un pouvoir important au gouvernement français. Quand il a besoin de faire pression sur un Etat, il peut passer par ce compte d’opérations pour bloquer les opérations financières avec l’extérieur de ce pays", explique à RFI Fanny Pigeaud, co-auteur de L’arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA.

La question sensible de la souveraineté

Et l’on comprend pourquoi, plusieurs décennies après sa création le 26 décembre 1945, le franc CFA ne cesse de renvoyer à la question sensible de la souveraineté politique des Etats africains. Même la fabrication des billets et pièces CFA reste le monopole de la France et des usines de la Banque de France, plus d’un demi-siècle après les indépendances, dénoncent les mouvements anti-CFA.

"C’est sur ce point que les mouvements sociaux anti-franc CFA prennent régulièrement appui pour dénoncer la mainmise de la France sur les Etats africains anciennement colonisés", explique au journal Le Monde, Kako Nubukpo, professeur titulaire de Sciences économiques à l’université de Lomé au Togo.

Des artistes indignés s’invitent dans le débat

Des mouvements sociaux auxquels s’est joint en 2018 un collectif d’artistes venus de sept pays africains. Des rappeurs, des chanteurs et des slameurs, tous mobilisés contre le franc CFA. Ils chantent en français, en anglais, en Wolof, en Bambara et appellent à l’abandon du franc CFA. "La monnaie fait partie des éléments qui constituent la souveraineté d’un peuple. On ne peut pas demander qu’une autre personne et surtout un ancien colon fabrique notre monnaie et nous la mette dans la poche", proclament-ils.

Pour ces artistes africains, il va falloir à un moment donné que les 14 pays africains de la zone franc prennent leurs responsabilités pour se débarrasser de cette monnaie, quel que soit le prix à payer. "Et si on ne le fait pas, nous laisserons ce fardeau à nos enfants. Ce sera égoïste de notre part", soupirent-ils, dans une interview à France 24.

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