Afrique du Sud : pourquoi les autorités semblent-elles impuissantes face aux violences xénophobes ?

Un concessionnaire automobile nigérian constate les dégâts dans son magasin à Johannesburg, après une attaque xénophobe, le 5 septembre 2019.
Un concessionnaire automobile nigérian constate les dégâts dans son magasin à Johannesburg, après une attaque xénophobe, le 5 septembre 2019. (REUTERS - SIPHIWE SIBEKO / X90069)

Les attaques visent de nombreux ressortissants étrangers. Première puissance économique du continent africain, le pays a longtemps attiré des centaines de migrants venus des Etats voisins. 

Depuis plusieurs semaines, des violences xénophobes ont fait officiellement une dizaine de morts en Afrique du Sud. Comment analyser un tel phénomène ? Les réponses de Marc Gbaffou, ingénieur ivoirien, qui a vécu à Johannesburg de 1997 à 2018. Il est l’un des cofondateurs de l’ONG panafricaine African Diaspora Forum (ADF), fondée après les attaques de 2008 qui avaient fait plus de 60 morts. Cette ONG s’efforce de mener un travail de terrain pour prévenir ces violences.

Franceinfo Afrique : selon les autorités, les violences xénophobes ont fait, ces dernières semaines, une dizaine de morts. De son côté, Human Rights Watch rapporte que "plus de 200 personnes, pour la plupart des chauffeurs routiers étrangers, ont été tuées en Afrique du Sud depuis mars 2018". Qu’en est-il exactement ?

Marc Gbaffou : à l’ADF, nous avons calculé qu’en moyenne depuis 2008, 300 migrants sont tués chaque année. Personne n’en parle. Mais c’est une réalité !

Dans la Nation arc-en-ciel, les migrants sont les seuls à ne pas être protégés. Ils n’ont pas de papiers. Ils ne peuvent donc pas mettre leurs enfants à l’école, n’ont pas de compte bancaire, sont dans l'impossibilité d'ouvrir de commerce. Nous, à l’ADF, nous insistons depuis 2008 auprès des autorités pour qu’il y ait un recensement officiel de cette population. Nous avons même proposé de les aider. Mais elles ont toujours refusé de mener une telle opération. C’est une tactique politique : quand il n’y a pas de chiffres, cela permet de dire n’importe quoi ! Nous, nous répliquons : "Vous nous dites qu’on est envahi par les migrants. Alors, combien sont-ils ?"

Justement, peut-on estimer le nombre de migrants en Afrique du Sud ?
Selon nos chiffres, ils seraient en tout deux millions (pour une population de 56,7 millions d’habitants en 2017, NDLR). Proportionnellement, il n’y en a donc pas plus que dans d’autres pays.

Vous n’hésitez pas à parler de "tactique politique"…
Nous pensons effectivement que ces violences sont institutionnalisées et nous en apportons les preuves. Les violences ont commencé en 2008 et se sont poursuivies sous les présidents Mbeki, Zuma et Ramaphosa. Sur le terrain, rien n’a changé. En avril 2015, avec l’ADF, nous avons rencontré le président Jacob Zuma. Mais c’était du blabla. Il nous a demandé un rapport. Une commission a ensuite été créée. Elle n’a jamais travaillé !


Patrouille policière après des pillages dans le township d\'Alexandra à Johannesburg (Afrique du Sud), le 3 septembre 2019
Patrouille policière après des pillages dans le township d'Alexandra à Johannesburg (Afrique du Sud), le 3 septembre 2019 (REUTERS - MARIUS BOSCH / X03827)
Comment expliquez-vous cela ?
Cette attitude populiste touche autant le pouvoir en place que l’opposition regroupée dans l’Alliance démocratique (DA). Il s’agit de détourner l’attention de l’électorat d’un vrai problème comme le chômage qui touche 29% des citoyens. Il faut faire croire que les migrants sont à l’origine de leurs souffrances. On en fait ainsi des boucs émissaires.

Pourquoi ?
En arrivant au pouvoir, les dirigeants actuels ont fait beaucoup de promesses. Le peuple, qui a connu l’apartheid, a ainsi été trompé par le pouvoir en place. Les citoyens ont cru qu’on allait construire des maisons gratuites pour tout le monde, fournir l’eau et l’électricité gratuitement. Comme rien ne vient, les gens sont très fâchés. Alors ils extériorisent leur colère en tuant des migrants. Cette colère est récupérée. Pour les politiques, c’est un moyen de se reconnecter avec les citoyens.

Pour autant, on ne peut pas faire abstraction de la crise économique qui touche l’Afrique du Sud…
Certainement pas. Mais il faut dire aussi que l’Afrique du Sud est la première puissance économique du continent et qu’elle a des moyens pour faire face aux discriminations. La crise n’excuse pas que des personnes soient attaquées sous le regard coupable des autorités. On a vu des boutiques tenues par des étrangers être attaquées, alors que la police stationnait à 200 mètres de là. Mais celle-ci n’intervenait pas.

Le ministre de la Police estime que les violences sont davantage liées à la criminalité qu’à la xénophobie…
Toute police a des services de renseignement qui lui permettent d’avoir des informations. Personne ne peut lui reprocher de vouloir lutter contre la criminalité, comme cela se fait partout dans le monde. Mais elle ne dit pas la vérité.

Certains parlent de tentative de déstabilisation du président Ramaphosa...
Une ONG comme la nôtre ne peut pas se prononcer. Je constate que depuis 2008, ces attaques se sont poursuivies sous plusieurs gouvernements. Et que chaque gouvernement les a utilisées à sa manière. Depuis cette époque, des migrants ont été attaqués plusieurs fois par an. Et à chaque fois, le gouvernement sud-africain a mis beaucoup de temps à réagir. Le président réagit car il faut le faire. Il n’est pas convaincu : il n’y qu’à voir ce que l’on appelle son body language (sa gestuelle, qui semble dire le contraire de tout ce qu’il dit verbalement, NDLR).

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa, àGenève, le 10 juin 2019.
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa, àGenève, le 10 juin 2019. (REUTERS - DENIS BALIBOUSE / X90072)
D’ailleurs, pendant cette période, il n’y a jamais eu de loi à l’Assemblée nationale pour lutter contre la xénophobie, comme cela existe dans de nombreux pays. Il n’y a pas eu de texte contre la discrimination. Pour la justice, ce vide juridique crée une confusion, rend complexe le jugement des actes xénophobes.

Quel est le rôle des chauffeurs routiers sud-africains et de leur syndicat ATDF ?
On fait croire à ces chauffeurs que s’ils ne peuvent pas avoir de contrats, c’est à cause des routiers étrangers qui voudraient prendre leur place.

Certains voisins de Pretoria ont commencé à réagir. Le Nigeria, par exemple, a rapatrié plusieurs centaines de ses ressortissants et l’opérateur de téléphonie sud-africain MTN a annoncé la fermeture temporaire de ses agences nigérianes. Et en RDC, il y a eu des manifestations. Quel impact cela peut-il avoir ?
Les Sud-Africains entendent donner une belle image de leur pays. Ils n’aiment pas qu’on parle de ces événements à l’extérieur. Ils n’apprécient que l’on dise que le pays, qui a connu la discrimination sous l’apartheid, la pratique aujourd’hui. Et que les mêmes qui ont connu l’apartheid sont devenus les auteurs de ces attaques. Alors, le Nigeria arrive à parler parce que c’est une grande puissance africaine. Mais certains petits pays, qui dépendent de l’aide sud-africaine, ont peur.

Dans ce contexte, les enjeux économiques sont importants. L’Afrique du Sud craint des actions comme celles qui visent MTN. Il faut savoir que cette compagnie a 65 millions de clients au Nigeria. Soit plus que la population sud-africaine !

Vous-même, qui n’êtes pas sud-africain et avez quitté le pays en 2018, avez-vous été touché par ces événements ?
Effectivement, j’ai parfois reçu des menaces. Par exemple, on me téléphonait à deux heures du matin en me disant : "Rembarque les migrants avec toi !" J’ai été obligé de quitter le pays à la fois pour des raisons sécuritaires et des raisons personnelles.

Des enfants nigérians attendent de prendre l\'avion, le 11 septembre 2019, à l\'aéroport international de Johannesburg (Afrique du Sud) à la suite des violences xénophobes qui ont touché le pays.
Des enfants nigérians attendent de prendre l'avion, le 11 septembre 2019, à l'aéroport international de Johannesburg (Afrique du Sud) à la suite des violences xénophobes qui ont touché le pays. (DENIS FARRELL/AP/SIPA / SIPA)



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