Quand l’Afrique participe activement à l'"histoire des civilisations"

Ruines de l\'ancien royaume du Grand Zimbabwe (sud-est du Zimbabwe), le 20 septembre 2015.
Ruines de l'ancien royaume du Grand Zimbabwe (sud-est du Zimbabwe), le 20 septembre 2015. (AFP - RIEGER BERTRAND / HEMIS.FR / HEMIS.FR / HEMIS)

L'ouvrage "Une histoire des civilisations" (La Découverte-Inrap) montre "comment l’archéologie bouleverse nos connaissances". 

La Découverte et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) ont publié Une histoire des civilisations, remarquable somme qui montre "comment l’archéologie bouleverse nos connaissances". Notamment celles sur l’histoire du continent africain. Entretien avec l’un des co-éditeurs, Jean-Paul Demoule, professeur émérite de protohistoire européenne à l’université Paris I.

Dans sa contribution au livre, l’universitaire Augustin F.C. Holl explique que "l’immense continent africain" a été "encore très peu exploré par l’archéologie". Qu’en est-il exactement?
D’une manière générale, la situation de l’archéologie en Afrique ne fait qu’empirer, notamment dans sa partie subsaharienne: en raison des conditions géopolitiques, nombre de pays restent interdits aux fouilles. Les choses vont un peu moins mal dans le nord du continent. Sauf en Egypte et en Libye.

Comme dans tous les pays pauvres, on y constate une absence de législation. Et l’on est vite arrêté par le problème de la corruption.

Dans le même temps, le nombre d’archéologues est infime. En 2007 s’était tenu à Nouakchott (Mauritanie) un colloque destiné à promouvoir l’archéologie préventive sur le continent, qui avait notamment réuni des professionnels ouest-africains. Mais au final, il y avait très peu de monde. Autre observation: aujourd’hui, on constate que les jeunes scientifiques africains vont plutôt se former au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, où il y a davantage d’enseignements appropriés, qu’en France…

Figures humaines sur une peinture rupestre (8000-7000 avant notre ère) dans les grottes du Tassili n\'Ajjer en Algérie. Photo prise le 30 septembre 2016. 
Figures humaines sur une peinture rupestre (8000-7000 avant notre ère) dans les grottes du Tassili n'Ajjer en Algérie. Photo prise le 30 septembre 2016.  (AFP - Luisa Ricciarini/Leemage)
Que l’archéologie a-t-elle apporté à l’Afrique?
Elle a complètement changé la vision qu’on pouvait avoir du continent.

C’est-à-dire ?
Dans les colonies françaises, on ne s’intéressait qu’à la période romaine et à Carthage. L’Afrique subsaharienne était complètement laissée en jachère, à part quelques initiatives individuelles, émanant notamment de missionnaires.

Mais les fouilles menées à partir des années 1960 ont permis de confirmer ce qu’on savait déjà partiellement par les textes des voyageurs arabes des siècles antérieurs. On a pu vérifier qu’il y avait des villes, que l’Afrique était déjà entrée dans l’Histoire, que le grand Zimbabwe n’était pas l’œuvre des Phéniciens. A l’époque néolithique, l’Afrique a vu apparaître l’agriculture, l’élevage, la métallurgie. Ces phénomènes, venus du Proche-Orient et apparus dans différentes parties du continent, sont parfois plus anciens qu’en Europe et leur évolution a été différente.

Dans sa contribution, l’universitaire et chercheur Bertrand Poissonnier cite le prophète persan Mani. Lequel déclarait vers 240 de notre ère qu’il existait alors «quatre grands royaumes dans le monde»: la Perse, l’Empire romain, le royaume de Cilis (la Chine ?) et celui des Aksoumites, en Ethiopie. Donc un royaume africain. Pourquoi sait-on sur lui si peu de choses? Et pourquoi sait-on si peu de choses sur l’histoire africaine en général?
Pour l’Ethiopie, cela peut s’expliquer par la situation de guerre civile qui a longtemps prévalu dans le pays. Pour autant, il faut savoir que c’est l’un des rares Etats en Afrique demeurés indépendants à l’époque du dépeçage colonial par les Européens. Mais je pense que d’une manière générale, le continent reste oublié en raison de la persistance d’une forme de mépris colonial.

Sur le site d\'Aksoum (Ethiopie), inscrit au Patrimoine mondial de l\'Unesco, qui date du Ier au XIIe siècle, le 22 janvier 2013
Sur le site d'Aksoum (Ethiopie), inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco, qui date du Ier au XIIe siècle, le 22 janvier 2013 (CHARTON FRANCK / HEMIS.FR)
Regardez les polémiques autour des programmes scolaires quand on essaye d’y faire entrer les royaumes africains. Certains ont encore du mal à accepter que le Grand Zimbabwe soit une entité proprement africaine. Pour cet ouvrage, nous avons essayé d’être plus succincts sur la Grèce et Rome. Et de recentrer l’histoire sur d’autres parties du monde en faisant appel à des collègues d’une quinzaine de nationalités.

Au final, qu’est-ce que cela signifie pour l’histoire de l’Afrique?
Que les choses sont en train de changer. Prenons l’exemple de la Préhistoire. C’est ce continent qui a la Préhistoire la plus ancienne. Au départ, on pensait que les traces des premiers humains remontaient à 2 millions d’années. Mais ces schémas sont complètement obsolètes. On en est aujourd’hui à 3,3 millions d’années, avec des découvertes d'outils taillés faites au Kenya. Outils qui sont les plus anciens connus au monde. Pour l’homo sapiens, on sait désormais qu’il est apparu dans plusieurs régions du continent. Et qu’il est le fruit de croisements continus. Un site, découvert à Jebel Irhoud au Maroc par Jean-Jacques Hublin (qui a collaboré au livre) et Abdelouahed Ben-Ncer, fait état de sa présence dans la région il y a 300.000 ans.

La couverture du livre \"Une histoire des civilisations\"
La couverture du livre "Une histoire des civilisations" (DR)
Une histoire des civilisations. Comment l'archéologie bouleverse nos connaissances, sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia, Alain Schnapp, La Découverte-Inrap (608 pages, 49 euros)

Vous êtes à nouveau en ligne