"Africa 21e siècle", un autre regard sur la photographie

Les 300 photographies rassemblées dans cet ouvrage dressent un panorama de la photographie contemporaine africaine.

Loin de l’héritage colonial et de ses représentations lourdes de stéréotypes, ces images marquent une nette rupture avec une photographie trop souvent réduite au seul regard occidental sur le continent africain.

Découpé en quatre rubriques (Villes hybrides, Zones de liberté, Mythe et mémoire et Paysages intérieurs), le livre Africa 21e siècle (Editions Textuel) du commissaire d’expositions et journaliste britannique Ekow Eshun nous donne à découvrir les regards de 51 artistes sur leur continent.

10 photos illustrent ce propos.

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"Villes hybrides" rassemble des photographes qui observent la métropole africaine comme le lieu d’une rapide transformation physique et sociale. Loin d’être déconnectée du "monde moderne", la ville africaine est au contraire en prise directe avec lui.    EKOW ESHUN / AFRICA 21E SIECLE
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"Rochers Carrés", est une plage où se retrouvent les jeunes Algériens. Cette série réalisée avant la grande crise migratoire des années 2010, exprime pourtant le même sentiment de désespoir et de convoitise de tous ceux qui tentent de traverser la mer pour fuir leurs pays. Elle représente, selon le photographe, "la frontière par excellence" qui sépare les jeunes gens de leur rêve d’une vie meilleure. Mais pour Kader Attia, qui a passé son enfance dans ce qu’il appelle "les prisons à ciel ouvert" de la banlieue parisienne, elle ajoute une autre symbolique car il existe entre les blocs de béton des cités et ceux de cette plage une similarité morbide. Ces adolescents ressentent la même impression d’être marginalisés et le même manque de confiance en l’avenir.    KADER ATTIA
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Guillaume Bonn a parcouru la côte Est de l’Afrique (Mozambique, Tanzanie, Kenya et Somalie) en quête des traces laissées par l’Histoire sur cette région marquée par le colonialisme, ravagée par les guerres civiles et les dictatures. Tout le long de ce territoire, l’ombre du passé plane sur le présent telle une menace dont témoignent les bâtiments en ruines. Né à Madagascar, ayant grandi à Djibouti et au Kenya, le photographe observe malgré tout cette côte avec la sensibilité de celui qui en est un familier, réussissant à capter de fragiles instants de beauté et de ravissement. Ses photographies nous font entrevoir un champ des possibles en train de s’ouvrir. Un présent que son passé éclaire sans le circonscrire.    GUILLAUME BONN
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Originaire de Lagos, Andrew Esiebo a débuté la photographie avec la volonté de tenir la chronique du développement urbain au Nigeria. Lagos fait partie des dix plus grandes villes du monde et s’étend sur plus de 1000 km². Peuplée de 8 à 21 millions d’habitants, selon les sources, elle continue de s’accroître à un rythme effréné. Cette image tirée de la série Mutations rend hommage à cette ville, à sa cacophonie, à sa comédie humaine. Dans ses photos, le chaos apparent de Lagos se mue en un agencement inopiné de formes, de motifs et de couleurs, où les habitants parviennent, en dépit des obstacles, à s’approprier la ville.    ANDREW ESIEBO
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"Zones de liberté" regroupe des travaux photographiques explorant les questions de genre, de sexualité et d’identité culturelle.    EKOW ESHUN / AFRICA 21E SIECLE
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Jodi Bieber native de Johannesburg étudie à travers la photographie les contradictions de la société sud-africaine. Sa série "Vraie beauté" interroge sur la recrudescence de cas d’anorexie chez les jeunes femmes noires d’Afrique du Sud. A contre-courant des nouvelles normes de beauté féminine qui imposent les canons occidentaux de minceur, elle a choisi de photographier des silhouettes plantureuses, autrefois appréciées dans leur culture, mais qui aujourd’hui sont dévalorisées, ce qui entraîne une marginalisation des corps des femmes noires. "Ce projet se veut en prise sur la réalité ; aucun logiciel de retouche n’a été utilisé pour gommer les petites taches, les cicatrices, la cellulite ou je ne sais quel genre d’imperfection", explique la photographe. Elle ajoute : "Je voulais que chacune de ces femmes projette sa personnalité et sa fantaisie dans son portrait."    JODI BIEBER
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Pour répliquer aux préjugés largement répandus selon lesquels les LGBTQIA+ mèneraient une vie dépravée de "mauvais Africains", Eric Gyamfi, né au Ghana où il vit toujours, a passé plus d’un an à photographier le quotidien de communautés queer du pays. Cette photo tirée de la série intitulée "Just Like Us" (Exactement comme nous) tend à montrer que la vie des LGBTQIA+ est un enchevêtrement de toutes sortes d’identités et de centres d’intérêt comme pour tous les Africains. A voir ces scènes tendres et intimes, d’une extrême banalité, on se demande pourquoi beaucoup y voient un comportement offensant et indécent. Avec ses photos, il espère changer le regard de l’Afrique, où les relations sexuelles entre personnes du même sexe sont illégales dans 31 des 54 Etats, passibles de prison à perpétuité ou pire, de la peine de mort.      ERIC GYAMFI
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Ruth Ossai est originaire du Nigeria. Cette photo fait partie de sa série "Fine Boy No Pimple" (Beau garçon, zéro acné !), qui tire son titre d’une expression courante au Nigeria pour complimenter les jeunes hommes sur leur apparence. Les photos sont réalisées en collaboration avec le styliste Ibrahim Kamara. Les modèles y sont habillés de vêtements laissant délibérément planer l’ambiguïté sur les distinctions entre garde-robes masculine et féminine. Dans un pays où les rôles sexués restent largement déterminés, la photographe cherche à interroger les notions de genre, de masculinité. Que signifie être un homme au Nigeria aujourd’hui où les rôles traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes sont extrêmement rigides. L’artiste explique : "Je veux montrer les Nigérians tels qu’ils sont. Montrer combien ils sont naturellement beaux, avec une énergie, un style et un sens de l’humour bien à eux. Ils décident des tenues qu’ils veulent porter et de leurs poses, sans pression. Et peuvent ainsi être fidèles à eux-mêmes."    RUTH OSSAI
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"Mythe et mémoire" se penche sur une photographie qui fait se télescoper réel, fiction et fabrication d’images intensément fertiles, comme une voie pour interroger les notions de lieu et d’Histoire.    EKOW ESHUN / AFRICA 21E SIECLE
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Avec sa série "Diaspora" dont est tirée cette photo, le photographe sénégalais Omar Victor Diop revisite des portraits européens de personnalités africaines datant du XVe au XIXe siècle, tels ceux du militant anti-esclavagiste Olaudah Equiano et du leader abolitionniste Frederick Douglass. Ce retour vers le passé est notamment pour lui un moyen de combattre les stéréotypes sur les personnes noires qui perdurent. Ici le ballon de football est omniprésent car pour Diop, ce sport est révélateur du regard que pose aujourd’hui l’Occident sur les figures africaines hors du commun. Il évoque ainsi le "mélange intéressant de gloire, de culte du héros et d’exclusion" dont font l’objet les footballeurs stars originaires d’Afrique et jouant en Europe. "De temps en temps, des chants racistes ou des peaux de bananes sont lancés sur le terrain et toute l’illusion de l’intégration est brisée de la manière la plus brutale. C’est ce genre de paradoxe que j’étudie."    OMAR VICTOR DIOP
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Mohau Modisakeng est né à Soweto en 1986 dans une Afrique du Sud alors en pleine transition pour en finir avec le régime de l’apartheid. "Mon travail s’intéresse aux tensions nées de cette histoire et à la mémoire de la violence infligée aux corps noirs du temps de l’emprise occidentale sur le continent." Avec la série "Ditaola", l’artiste propose une séquence composée d’images magnétiques où une colombe blanche prend son envol pour s’éloigner d’un homme (Modisakeng lui-même) agrippé à un fusil. L’arme est semblable à celles qui ont proliféré dans tout le sud de l’Afrique entre les années 1960 et 1990, alors que la région était secouée par de multiples guerres et luttes pour l’indépendance. Dans ses photographies, le fusil agit comme un emblème de la violence et des stigmates psychiques qui perdurent après la fin de l’apartheid. Le taux d’homicides de l’Afrique du Sud est l’un des plus élevés au monde. Mais ces images parlent aussi le langage mystérieux et métaphorique du surnaturel où la pratique de la divination est omniprésente.    MOHAU MODISAKENG
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"Paysages intérieurs" dédié à des visions individuelles de l’Afrique et de l’africanité réunit des photographes dont le parti pris est identique. Contrairement au regard objectif de la photographie de reportage ou aux paramètres rigides de la photographie de studio, les images sélectionnées ici adoptent des perspectives subjectives et personnelles, cherchant à établir avec l’observateur une connexion empathique.    EKOW ESHUN / AFRICA 21E SIECLE
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Pendant son adolescence au Caire dans les années 1980, le photographe Youssef Nabil s’est découvert une fascination pour le glamour et l’élégance des films d’"Hollywood-sur-Nil", le cinéma musical égyptien produit de 1940 à 1960 et diffusé dans tout le monde arabe. Lorsqu’il a commencé à travailler la photo couleur, il s’est souvenu des affiches peintes à la main de ces vieux films. Auprès des derniers artistes coloristes d’Egypte, il a pu apprendre à manier aquarelles, huiles et pastels et transformer ses photographies noir et blanc, dans un style rappelant celui de ces vieilles affiches. Par la suite, il a utilisé cette technique pour coloriser ses autoportraits réalisés aux quatre coins du monde le représentant en nomade solitaire, à la fois présent et absent, simple silhouette contemplant sa propre vie comme si elle défilait devant lui à la façon d’un film. Empreintes d’une insaisissable mélancolie, ces photos suggèrent un élan vers une chose désormais à jamais hors d’atteinte ; peut-être ce monde idéalisé que les écrans de cinéma lui laissèrent entrevoir.    YOUSSEF NABIL
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En Afrique du Sud, les célèbres sacs à carreaux sont appelés "unomgcana" (celui avec des lignes) ou "umaskhenkethe" (le voyageur). Pour la photographe Nobukho Nqaba, ils lui rappellent sa propre expérience de migration à travers le pays. Née dans les dernières années de l’apartheid, elle a grandi dans la province du Cap-Oriental, alors que sa mère travaillait au   Cap, à 950 km du foyer familial. Lorsqu’elle pouvait prendre quelques jours de congés, cette dernière revenait à la maison avec des unomgcana remplis de cadeaux. Quand arrivaient les vacances scolaires, c’était au tour de Nqaba de lui rendre visite et son père empaquetait alors ses affaires dans un sac de ce type. A la station de bus, tout le monde avait le même. "Je m’intéresse aux choses et aux objets porteurs de souvenirs", explique la photographe. Dans cette série, où se mêle pathos, fragilité et humour, elle explore sa propre "relation d’amour-haine" avec ces sacs. "Ils sont pour moi symboliques des épreuves traversées, me rappellent d’où je viens et me donnent la motivation de réussir dans la vie. L’unomgcana a été mon compagnon de voyage, le compagnon de mon enfance. C’était mon réconfort et ma maison", conclut-elle.   NOBUKHO NQABA
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