Comores: Ouani, nouveau "port international" pour les clandestins vers Mayotte

Migrants comoriens quittant l\'île d\'Anjouan pour tenter de gagner l\'île française de Mayotte (archives). L\'île de La Réunion voit débarquer sur ses côtes depuis le début de l\'année des migrants Sri Lankais. 
Migrants comoriens quittant l'île d'Anjouan pour tenter de gagner l'île française de Mayotte (archives). L'île de La Réunion voit débarquer sur ses côtes depuis le début de l'année des migrants Sri Lankais.  (RICHARD BOUHET / AFP)

En quelques mois, la ville d'Ouani, située sur l'île comorienne d'Anjouan, est devenue la nouvelle plaque tournante de l'immigration clandestine, vers l'île voisine française de Mayotte.

La ville est située à une dizaine de kilomètres au sud de Mutsamudu, la capitale de l'île d'Anjouan.

"On parle beaucoup de Bambao-Mtsanga ou de Domoni, mais peu de Ouani", note un ancien "rabatteur" de candidats au départ qui se présente sous le nom d'Ali Mohamed. "Pourtant, c'est aujourd'hui le premier port international pour Mayotte".

C'est de là, à quelques encablures de l'aéroport de l'île, que s'élancent les fameux "kwassa-kwassa", ces barques de pêche ultra-rapides, chargés de migrants.

Les passeurs opèrent presque à découvert

L'ancien point de départ de Gaba a été délaissé, paradoxalement pour son côté isolé. "Tout attroupement en vue d'un départ, même modeste, attirait l'attention", explique Ali, "ce n'était pas discret".

Les passeurs opèrent désormais presque à découvert le long d'un littoral, envahi par les détritus et de déchets de plastique. Dans ce désordre de conteneurs mal alignés, une paillotte défraîchie fait office d'agence de voyages et d'information.

Quasiment dépourvus de bagage, les migrants se fondent dans la foule des riverains jusqu'au moment d'embarquer, dans un lieu-dit un peu à l'écart, réputé plus tranquille.

En cet après-midi de fin décembre 2018, trois "kwassa-kwassa" ont pris la mer presque en même temps, chacun chargés d'une dizaine de passagers, laissant derrière eux trois longs sillages d'écume. Cap au sud-est sur Mayotte, à 70 km de là.

"Ils ne font pas le trajet d'une seule traite, ils s'arrêtent à un point de rendez-vous pour prendre les instructions de leurs comparses à Mayotte", explique Ali, "c'est là qu'ils peuvent se faire repérer". Au large de l'île, le patrouilleur français La Boudeuse veille au grain.

"On n'arrêtera jamais ces traversées"

L'immigration clandestine empoisonne depuis des années les relations entre la France et les Comores.

Selon les autorités du département français, les étrangers représentent plus de 40% de la population de Mayotte, dont plus de la moitié en situation irrégulière. Chaque année, la France expulse de 18 000 à 22 000 clandestins, originaires de toute l'Afrique, partis de l'île d'Anjouan.

Nouveau coup de chaud en 2018 : Moroni a refusé jusqu'en novembre de réadmettre ses citoyens en situation irrégulière, considérant que Mayotte était une île comorienne. La tension est retombée depuis peu.

Pour prouver sa volonté d'enrayer ce trafic, le gouvernement de Moroni a mené, au début de l'année, une opération de destruction des ateliers clandestins de fabrique de "kwassa-kwassa".

Lancée à grand renfort de publicité, l'opération n'a fait que désorganiser un temps le rythme des traversées. Et permis à Ouani de renforcer sa position de port de départ.

"On n'arrêtera jamais ces traversées, ça a toujours été comme ça entre nos îles", commente le passeur repenti, qui stigmatise "le manque de volonté"  des autorités comoriennes à enrayer les départs de clandestins depuis Anjouan.

"Business en déclin"  

L'archipel des Comores (Grande-Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte) a proclamé son indépendance de Paris en 1975, mais Mayotte a décidé de rester dans le giron de la France. Depuis, Moroni revendique en vain la souveraineté sur ce territoire, malgré plusieurs résolutions de l'ONU.

S'il a résisté à toutes les crises politiques entre Paris et Moroni, le commerce des clandestins rapporte aujourd'hui moins qu'il y a quelques années, remarque Ali Mohamed.

"Les premiers passeurs ont gagné beaucoup d'argent, mais maintenant le business décline", explique-t-il, "les prix ont chuté, car il y a trop de passeurs."

Les tarifs s'échelonnent désormais entre 1 000 euros par personne pour les trajets sécurisés - les "jets", avec seulement quelques passagers - et 300 euros dans un kwassa-kwassa surchargé, avec parfois jusqu'à 20 personnes à bord.

Les risques de se faire repérer et de naufrage sont alors beaucoup plus grands.

"Le nombre des victimes est sous-évalué", affirme Ali. Depuis 1985, on estime à près de 12 000 le nombre de morts et disparus en tentant de rallier Mayotte. Selon les organisations humanitaires, le bras de mer qui sépare Anjouan de Mayotte serait "le plus grand cimetière marin du monde".

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