Pourquoi l'opération Sangaris piétine en Centrafrique ?

Un soldat de Sangaris est observé par la population à Bangui. Les troupes françaises viennent de trouver une cache d\'arme, ce 11 février 2014.
Un soldat de Sangaris est observé par la population à Bangui. Les troupes françaises viennent de trouver une cache d'arme, ce 11 février 2014. (LAURENCE GEAI / SIPA)

Vaste territoire, haine exacerbée, plan de bataille mal conçu et effectifs trop réduits : les militaires français et la force africaine ne parviennent pas à ramener la paix.

3 décembre 2013. La France s'apprête à intervenir en Centrafrique, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian parle d'une opération de "quatre à six mois". Deux jours plus tard, François Hollande promet que l'opération Sangaris sera "rapide". Le 13 décembre, Jean-Yves Le Drian est à Bangui. Il déclare : "Nous sommes là pour six mois, un an". Le 15 février 2014, le ministre de la Défense concède sur l'antenne de France Inter "que ça sera plus long que prévu".

Après le succès de l'opération Serval, au Mali, l'opération Sangaris se révèle bien plus délicate et l'heure du départ recule. A tel point que 400 soldats supplémentaires vont être envoyés pour tenter de stopper les violences qui frappent durement les musulmans. Pourquoi l'opération Sangaris peine-t-elle à ramener la paix ?

Parce que toute opération militaire est délicate

C'est l'argument de Jean-Yves Le Drian. Une opération militaire "ne se décrète pas comme du papier à musique : il faut s'adapter, se rendre compte des situations et répondre au besoin de sécurité en fonction des événements", défend-t-il.

Contacté par francetv info, Pierre Servent, spécialiste en stratégie militaire, évoque une "temporalité de l'ultra-vitesse". "Dans les séries américaines comme 24 heures chrono, tout va très rapidement et se finit pour le mieux. Désormais, tout se passe comme si un engagement par la force ne pouvait que s'inscrire dans le même registre, analyse-t-il. Or, dans la vraie vie, les choses ne fonctionnent pas comme cela bien sûr. (...) En Centrafrique, les problèmes sont très profonds : ils ne peuvent pas être résolus dans un claquement de doigts."

Parce cette opération a été mal conçue

Il semble aussi, à écouter Pierre Servent, que l'opération n'a pas été bien conçue au départ : "L'opération Serval, au Mali, fut quasiment ce qu'on appelle une 'blitzkrieg' [une guerre éclair]. On peut penser qu'il y a eu un effet Serval sur Sangaris, une sorte d'euphorie où tout semblait possible à court terme."

Présentée au départ comme une opération "coup de poing", Sangaris s'installe maintenant dans la durée. L'idée de départ était de créer un "effet de sidération", en frappant fort comme au Mali, explique Libération. Objectif : obliger les anciens rebelles de la Séléka à cesser pillages et exactions contre la population et aider la force africaine, la Misca, à monter en puissance. Seulement, au moment du déclenchement de l'opération Sangaris, des attaques coordonnées de milices anti-balaka visent plusieurs cibles stratégiques à Bangui. La Séléka riposte et s'accroche au pouvoir. L'effet de sidération ne prend pas.

Parce que la situation est bien plus complexe que prévue

Alors qu'au Mali, l'ennemi était clairement désigné (Al-Qaïda et les islamistes), en Centrafrique les troupes de Sangaris doivent s'interposer entre miliciens soutenus par d'anciens soldats du régime de François Bozizé et des ex-rebelles aguerris. Sans compter la présence de troupes tchadiennes, accusées par la population de mener un double jeu et de protéger les ex-Séléka.

Mais, surtout, la population est à bout de nerfs. Dans ce pays particulièrement appauvri par des dizaines d'années d'incurie, la population a subi les exactions des combattants de la Séléka, majoritairement musulmane, et dont certains sont étrangers, épargnant souvent leurs coreligionnaires. Ainsi, le conflit a pris un tour religieux. La Séléka en partie cantonée et désarmée par les troupes internationales, les anti-balakas et une partie de la population se vengent des humiliations sur les musulmans. Jean-Yves Le Drian le reconnaît lui-même : "Le niveau de haine et de violence est plus important que celui qu'on imaginait." Pierre Servent abonde en ce sens : "La violence est partout, elle est comme disséminée."

Toutefois, remarque le chercheur Roland Marchal à France 24, "les violences que l'on observe aujourd'hui auraient été encore plus massives et sanglantes s'il n'y avait pas eu d'intervention – dont il faut d'ailleurs rappeler la dimension internationale et pas que française. Certes, elle n'a pas réussi à tout contenir mais elle a désamorcé la bombe et réduit un peu la violence, qui de toute façon aurait éclaté".

Parce que la France a trop traîné

Le chercheur ajoute : "Ce que l'on peut en revanche reprocher à la France et aux troupes africaines, c'est d'être intervenus aussi tard. Des questions doivent être posées et des leçons tirées : la Micopax, ancêtre de la Misca, a dysfonctionné bien avant la prise de Bangui par la Séléka, en décembre 2012. Cela a empiré ensuite. Les Français ont accepté que cela continue sans rien faire."

"Si nous étions intervenus, cela serait passé pour de l'ingérence dans les affaires intérieures d'un pays, se défend une source diplomatique dans Libération. Le temps de la Françafrique est fini : c'est aux Africains d'agir avec notre soutien." Coincée, la France, qui dispose de troupes dans la région, a dû attendre un feu vert de l'ONU pour intervenir.

Parce qu'il faudrait beaucoup plus d'hommes

"Il y avait plus de policiers – 2 000 – à la Manif pour tous face à une foule de mamans avec poussettes que de soldats dans Sangaris pour un pays livré à la haine intercommunautaire !", relève un colonel cité par Le Monde. D'autres officiers contactés par le journal dénoncent un manque d'effectifs déployés, dans un contexte de coupes budgétaires.

De fait, depuis leur déploiement en Centrafrique, les troupes de Sangaris peinent à ramener le calme à Bangui, la capitale. Et, pendant ce temps, le pays, vaste comme la France, reste à la merci des groupes armés. "En gros, 7 000 militaires étrangers sont présents sur le terrain, il en faudrait 80 000", explique Pierre Servent. Une source de haut niveau contactée par Le Monde indique : "Pour empêcher que les vengeances continuent, il faudrait 30 000 militaires. Un millier d'hommes par grande ville, ce n'est pas possible. On ne peut que tenter de les enrayer petit à petit." Ce ne sont donc pas les 400 hommes supplémentaires déployés qui changeront la donne.

Alors, la France attend une décision de l'ONU pour obtenir le déploiement d'une force de maintien de la paix. Mais cela ne suffira pas pointe RolandMarchal. Un plan de reconstruction économique est nécessaire. "On parvient à trouver plusieurs centaines de millions d'euros pour financer l'opération militaire et on peine à en rassembler quelques dizaines pour la reconstruction économique du pays, déplore-t-il. Or, c'est au travers de l'économie que l'on montrera aux communautés qu'elles ont besoin les unes des autres."

Vous êtes à nouveau en ligne