Centrafrique : de la guerre civile au conflit religieux

Des rebelles de la Séléka juchés sur un pick-up, le 30 mars 2013, à Bangui.
Des rebelles de la Séléka juchés sur un pick-up, le 30 mars 2013, à Bangui. (SIA KAMBOU / AFP)

La capitale, prise par des rebelles, en mars, est secouée par des pillages et représailles.

La Centrafrique ne peut plus assurer sa propre sécurité. Les vainqueurs d’hier sont dépassés et ne parviennent plus à maintenir l'ordre. A tel point que les pays d’Afrique centrale se sont résolus jeudi 18 avril à envoyer 2 000 hommes assurer la sécurité, jusque dans les rues de la capitale. Depuis des mois, le pays de 5 millions d’habitants, enclavé et à l’instabilité chronique depuis son indépendance en 1960, sombre dans les chaos. Pire, le conflit prend maintenant un tour religieux, exacerbant les haines entre musulmans du Nord et chrétiens (catholiques et protestants) largement majoritaires. Retour sur 5 mois de débâcle.

Acte 1 : la chute

Difficile de dater le début de la plongée aux enfers dans ce pays en conflit permanent, mais elle prend un tour nouveau quand les rebelles d’une coalition nébuleuse, la Séléka, arrivent aux portes de Bangui en décembre 2012. Mal connus mais bien armés et entraînés, ils ont traversé le pays, grand comme la France, sans rencontrer de résistance. Une force internationale fait mine de leur bloquer le passage aux portes de la capitale. 

Les belligérants se retrouvent tous autour d’une table à Libreville en janvier. Récriminations, négociations, et finalement accord. Rentré dans son palais de Bangui, le président Bozizé, réélu en 2011 lors d’un scrutin boycotté par l’opposition, reprend ses mauvaises habitudes. Il ne respecte pas les termes l’accord. Les troupes rebelles se remettent en mouvement face aux troupes étrangères qui cèdent cette fois le passage. Bozizé est allé trop loin avec la communauté internationale. Il franchit l’Oubangui qui borde la ville, abandonnant la capitale aux mains des rebelles.

Acte 2 : l'installation

Les forces centrafricaines, les Faca, n'ont presque pas combattu. Les soldats démotivés et mal payés ont abandonné leurs uniformes pour se fondre dans la population, tout en conservant leurs fusils. A la prise de la ville succèdent les pillages. Les rebelles ne se privent pas, malgré les promesses de leurs chefs d’éviter toutes exactions. La ville plonge dans l’insécurité. De nombreux Français font leurs malles.

Sans complexes, le chef des nouveaux maîtres de la Centrafrique, Michel Djotodia, un diplomate quasi-inconnu, se proclame président sur les ondes de RFI, et dit vouloir “restaurer l’autorité de l'Etat” et lutter “contre la misère” qui l’a poussé “à prendre les armes”. Combien de temps restera-t-il au pouvoir ? “Trois ans”, dit-il, et puis pourquoi pas se présenter à la présidentielle qui sera “libre et transparente”, promet-il. Les chefs d’Etat de la région font les gros yeux. Il promet de ne pas rester plus de 18 mois.

 Acte 3 : les pillages

En attendant, l’économie est arrêtée. “Les caisses de l'Etat sont vides", déplore Michel Djotodia, qui après avoir pris le pouvoir par la force, demande maintenant l’aide de la France pour rétablir l’ordre. Beaucoup d’hommes armés circulent dans la capitale. Peu font respecter l’ordre. Au contraire, les ex-rebelles maintenant au pouvoir mènent des opérations de désarmement. Ils fouillent la ville et, au passage, se servent sur le dos de la population : réfrigérateurs, télévisions, cuisinières, motos, sont embarqués. Un station d’essence est pillée. Toutes les autres ferment. “Les gens de la Séléka pillent et volent de façon insensée”, rapporte Roland Marchal, spécialiste de la République centrafricaine au Ceri-Sciences Po. La population se venge et la capitale sombre dans un cycle de représailles, comme le relate La Croix.

Un correspondant de RFI montre, photos à l’appui, comment des hommes de la Séléka ont mis à sac sa maison. L’exacerbation est à son comble, dimanche 14 avril, quand deux obus s’abattent sur une église, en plein office. Trois personnes sont tuées. En tout, durant le week-end, une vingtaine de personnes perdent la vie.

Acte 4 : le glissement

Petit à petit le conflit prend un nouveau visage. La Centrafrique est située sur “une ligne de partage entre l’Afrique musulmane et l’Afrique chrétienne”, rappelle Thierry Vircoulon de l’International crisis group. Les musulmans, très minoritaires (10 à 15% de la population), sont sporadiquement visés par des violences et des pillages. Mais, pour la première fois, le président, venu du Nord, est musulman et les rôles semblent s’inverser.

Les haines montent. D’autant que François Bozizé, avant de perdre la face, avait pris soin de brandir la menace du terrorisme islamiste que prônent, selon lui, les rebelles. Ce sentiment est attisé ces derniers jours par un document qui reprend des propos attribués à Michel Djotodia. En avril 2012, il aurait déploré qu'"en Centrafrique, les musulmans sont chaque jour insultés et méprisés" et promis que si "nous arrivons à Bangui, nous allons mettre en place un régime islamique, afin d’appliquer la charia".

Roland Marchal relativise et explique que “les rebelles de la Séléka n'ont pas le comportement de 'bons barbus'". Rien à voir avec les islamistes de Boko Haram ou d'Al-Qaïda au Maghreb islamique qui sévissent au Nigeria et au Sahel. Les hommes de la Séléka "sont vus comme des musulmans, des étrangers, des Tchadiens, mais ils n’ont rien d’islamistes”, poursuit-il. Issus dans leur majorité du Nord, une région coupée de la capitale et gangrenée par la pauvreté et l'insécurité, les populations représentées dans la Séléka étaient hier marginalisées. "On ne leur a jamais rien donné. Il y a chez les combattants, le sentiment qu'ils ne sont pas réellement chez eux, à Bangui, et ils se comportent comme ils veulent. Finalement, c'est plus un problème de perception qu'un problème religieux", ajoute le chercheur qui conclut : "On va vers une tragédie. Aujourd'hui, les gens disent : 'Vous nous faites tout ça, mais on se vengera !'"