Pourquoi l'ONU craint une guerre civile au Burundi

Des hommes suspectés de préparer une attaque, arrêtés par la police avec leurs armes, à Bujumbura (Burundi), le 12 décembre 2015.
Des hommes suspectés de préparer une attaque, arrêtés par la police avec leurs armes, à Bujumbura (Burundi), le 12 décembre 2015. (JEAN PIERRE HARERIMANA / REUT / X01656)

Une vague de répression menée par les autorités a fait au moins 400 morts et a mené à 3 500 arrestations depuis le début du mois de décembre, selon le Haut commissaire aux droits de l'homme des Nations unies.

Le spectre d'un génocide et d'une guerre civile plane sur le Burundi. Jeudi 17 décembre, le Haut-commissaire aux droits de l'homme des Nations unies, Zeid Ra'ad Al-Hussein, a mis en garde la communauté internationale contre les conséquences "catastrophiques" que les récentes violences pourraient avoir, si aucune action internationale "urgente" n'est mise en place.

Vendredi 11 décembre, trois camps militaires ont été attaqués par des opposants dans la capitale Bujumbara, entraînant une répression dans les quartiers hostiles au président Pierre Nkurunziza. Les habitants accusent les forces de l'ordre d'avoir arrêté tous les jeunes qu'ils rencontraient et de les avoir exécutés. Au total, 79 civils et 8 soldats ont été tués. Depuis ces événements sanglants, le pays semble avoir franchi un pas de plus vers la guerre civile : les ambassades étrangères ferment les unes après les autres, l'opposition paraît décidée à s'armer, et la communauté internationale craint une nouvelle guerre ethnique. 

La population reste très pauvre

Densément peuplé (421 habitants/km2 en 2014), soit trois fois plus que la France métropolitaine d'après la Banque mondiale, enclavé entre le Rwanda, la Tanzanie et la République démocratique du Congo, le Burundi est un pays d'une extrême fragilité. Selon Philippe Hugon, directeur en charge de l'Afrique à l'Institut de relations internationales et stratégiques, le pays connaît une explosion démographique : la population est ainsi passée de 3 millions d'habitants en 1960 à 11 millions aujourd'hui. 

Le pays est l'un des plus pauvres du monde et sa richesse est principalement liée à son agriculture. Cette société, ancienne colonie belge, distingue les Hutus et les Tutsis. Au départ, ces deux groupes étaient différenciés selon leurs activités (agriculteurs ou éleveurs) et leur statut social, explique Philippe Hugon. La question ethnique n'est plus primordiale depuis la fin de la guerre civile (1993-2006), sauf en période de crise provoquée par les jeux politiques, comme actuellement.

De plus, près de 90% de la population travaille dans l'agriculture ou l'élevage, note RFI, mais le pays peine à être autosuffisant. La moitié de la population vit une situation de malnutrition chronique et les crises alimentaires se succèdent. Liée à l'insécurité politique, cette situation a conduit à l'enlisement du pays dans l'insécurité économique.

Le pays est plongé dans une profonde crise politique

Depuis la candidature, fin avril, du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat, le pays est en proie à une nouvelle crise politique. L'opposition, une grande partie de la société civile et une partie de son propre camp estimaient que ce troisième mandat était contraire à la Constitution –qui limite les mandats présidentiels à deux– et aux accords d'Arusha.

Le président burundais, Pierre Nkurunziza, le 17 mai 2015, à Bujumbura.
Le président burundais, Pierre Nkurunziza, le 17 mai 2015, à Bujumbura. (CARL DE SOUZA / AFP)

Ces accords ont été signés en 2000 sous l'égide de Nelson Mandela et ont permis de mettre fin à la guerre civile entre l'armée, dominée par la minorité tutsie, et les rébellions hutus (1993-2006). Ils ont aussi mis en place un système d'alternance au pouvoir, en fonction de l'appartenance ethnique de chacun. "Un système tout à fait novateur en Afrique", souligne Christian Thibon, spécialiste de la région des Grands Lacs, à Europe 1.

Cette annonce a déclenché de vives protestations de la société civile et d'une partie de l'opposition dans les rues. Le pouvoir a alors répondu par des arrestations et par la fermeture de stations de radio. Profitant d'un déplacement du président en Tanzanie, le général Godefroid Niyombare tente un coup d'Etat pour destituer le président, mais Pierre Nkurunziza est réélu lors d'un scrutin controversé à la mi-juillet, après que la Cour Constitutionnelle a déclaré qu'un troisième mandat n'était pas anticonstitutionnel. Depuis, les violences n'ont cessé de s'intensifier. Les armes pullulent dans les quartiers contestataires. Les attaques entre la police et l'opposition sont quasi-quotidiennes.

De nouvelles tensions entre les Hutus et les Tutsis 

Adama Dieng, conseiller de l'ONU pour la prévention des génocides, a accusé début décembre le gouvernement et l'opposition de manipuler les tensions Hutus-Tutsis au Burundi. Il estime que la rhétorique utilisée dans certains milieux du pouvoir pour asseoir le régime du président hutu Pierre Nkuruziza, ressemble à celle entendue au Rwanda avant le génocide de 1994. 

Dans ce petit pays de 10 millions d'habitants, 80% des habitants sont hutus, les autres sont tutsis. Lors d'un discours en novembre, le président du Sénat, Révérien Ndikuriyo, a parlé de "pulvériser et d'exterminer" les quartiers contestataires, explique Le Monde. Le ministre de la Sécurité publique, Alain-Guillaume Bunyoni, a rappelé aux Tutsis qu'ils étaient minoritaires et que "si les forces de l'ordre échouent, on a 9 millions de citoyens à qui il suffit de dire 'faites quelque chose'". L'opposition au président n'est pas exclusivement tutsie. Mais les quartiers où elle est la plus forte le sont majoritairement, ce qui fait craindre un risque d'embrasement ethnique généralisé, note Le Figaro.

Certains chercheurs nuancent toutefois le risque potentiel de génocide : "Ce n'est pas une crise ethnique, mais politique. Une minorité du parti cherche à manipuler l'opinion publique pour mettre en avant la question ethnique", explique Carina Tersakian, d'Human Right Watch, au Figaro. Pour le moment, il vaudrait mieux parler de "politicide", atteste Christian Thibon à Europe 1, car si le président est hutu, certains membres de son administration qui le soutiennent sont tutsis.

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