"Maintenant ça se passe ici aussi et on est obligé de se former pour apprendre à gérer" : le Burkina Faso face à la menace terroriste

Intervention des forces de sécurité le 16 janvier 2016 pour mettre fin à une prise d\'otages dans l\'hôtel Le Splendid à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso.
Intervention des forces de sécurité le 16 janvier 2016 pour mettre fin à une prise d'otages dans l'hôtel Le Splendid à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. (AHMED OUOBA / MAXPPP)

Depuis l'assaut des forces spéciales françaises, début mai, pour libérer plusieurs otages retenus captifs au nord du pays, la plupart des chancelleries étrangères ont classé le Burkina Faso "zone à risques". Sur place, la population doit s'adapter.

Il y a un mois, jour pour jour, des commandos des forces spéciales françaises donnaient l'assaut au nord du Burkina Faso pour libérer les deux otages français enlevés le 1er mai dans la réserve de la Pendjari, au Bénin. Un assaut meurtrier qui a mis en lumière la situation de plus en plus inquiétante dans le pays. Depuis, la plupart des chancelleries étrangères l'ont classé comme "zone à risques", et la population locale et expatriée est obligée de s'adapter.

Des formations au risque terroriste

Dans la pénombre d'une petite salle, des images défilent sur le mur. On y voit des mines qui explosent au passage de véhicules, en Irak et en Afghanistan. Face à l'écran, derrière une table, trois hommes prennent des notes. Ils apprennent à vérifier la présence d'une grenade sous une voiture, ou à reconnaître un IED (engin explosif improvisé). Ils sont Burkinabés et chauffeurs pour des entreprises étrangères. "J'ai l'impression d'assister à un film hollywoodien, explique l'un d'entre eux. On se disait que ce genre de situation n'arriverait jamais au Burkina Faso, mais on est obligés de se rendre à l'évidence, maintenant ça se passe ici aussi et on est obligé de se former pour apprendre à gérer ce genre de situation". L'homme qui donne les instructions devant l'écran s'appelle Gérald Pochard. C'est le patron de SFSIP, une société qui s'occupe de sécurité privée, et qui propose des formations au risque terroriste. Un secteur actuellement en pleine expansion au Burkina Faso.

Des entreprises burkinabées proposent désormais des formations au \"risque terroriste\".
Des entreprises burkinabées proposent désormais des formations au "risque terroriste". (Claude Guibal)

Très longtemps considéré comme un havre de paix et de sécurité en Afrique de l'Ouest, le pays a progressivement basculé depuis la chute du président Blaise Compaoré en 2014, provoquant un chaos insurrectionnel et la désorganisation des forces de sécurité du pays. Un terrain fragilisé qui a permis aux groupes jihadistes d'étendre leur influence dans le pays, au point de faire craindre à de nombreux experts que le Burkina Faso ne devienne le nouveau Mali.

Ansarul Islam, le GSIM (un groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, affilié à Al Qaeda ) ou encore l'EIGS (l'État islamique au Grand Sahara)... Depuis 2015, les attaques jihadistes se sont multipliées. Plus de 200 ont été recensées entre 2016 et 2019. Elles visent soit des cibles locales (des représentants de l'Etat, des chefs religieux, des marchés ou des positions sécuritaires), soit des cibles occidentales, enlevées ou tuées lors d'attaques d'envergure. En janvier 2016, 30 personnes ont été tuées dans l'attaque d'un restaurant et d'un hôtel très fréquenté par les Occidentaux à Ouagadougou. En 2018, c'est l'ambassade de France et le quartier général des forces armées burkinabées qui ont été attaqués.

Une capitale barricadée

Derrière un calme toujours apparent, l'ambiance de la capitale burkinabée a changé. Partout, on voit des sas de sécurité et des gardes armés. Personne ne s'installe en terrasse. "Les hôtels et les restaurants ont dû s'adapter en mettant en place des systèmes appropriés, explique Gérald Pochart, le patron de la société de sécurité. Les expatriés sortent moins, évitent les restaurants, les supermarchés, et généralement tous les lieux et les occasions où il y a des concentrations d'Occidentaux."

Certaines ONG redéploient leur siège vers Abidjan ou Dakar, considérées comme plus "sûres". Les autorités recommandent aux expatriés de ne pas avoir "d'habitudes", d'emprunter une route différente chaque jour. Les déplacements en dehors de la capitale sont devenus rarissimes.

Un pays classé "zone rouge" par les Etats-Unis

Le mois dernier, après l'assaut meurtrier lancé par les forces spéciales françaises pour libérer les quatre otages retenus dans le nord du pays, l'ambassade des États-Unis a mis à jour sa carte sécuritaire. Tout le Burkina Faso est classé en zone rouge, seule la capitale Ouagadougou restant en orange, ce qui désigne une zone "très fortement déconseillée, sauf raison impérative".

De quoi plonger les Burkinabés dans la colère. "Cette carte est exagérée, il y a des attaques partout, mais là, c'est trop. C'est terrible pour nous, cela fait peur aux investisseurs, aux touristes, à tous ceux qui voudraient venir ici, alors qu'on en a besoin pour soutenir l'économie du pays", expliquent des habitants d'un quartier populaire de la ville.

Diviser pour mieux régner, une stratégie terroriste

Pourtant, les groupes armés s'approchent de la capitale. Les attaques les plus récentes ont eu lieu à moins d'une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Le Nord et l'Est du pays sont quasiment inaccessibles. Le rythme des attaques se multiplie à une vitesse affolante, visant désormais de plus en plus les églises, afin de provoquer des représailles contre la communauté peul, des nomades musulmans, très souvent stigmatisés, et qui forment l'un des principaux viviers de recrutement de la Katiba du Macina, l'un des plus puissants groupes terroristes d’Afrique de l’Ouest.

Provoquer des affrontements inter-communautaires, c'est ce que l'on appelle une stratégie "à la malienne", pensée par les terroristes pour déstabiliser le pays, le plonger dans le chaos et le rendre ingouvernable afin de s'emparer de territoires entiers.  

Le reportage de Claude Guibal.
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