"Rester silencieux revient à mourir" : en Algérie, la jeunesse reste mobilisée après quatre mois de manifestations

Des milliers de manifestants se retrouvent sur la place de la Grande Poste à Alger, le 21 juin 2019, pour le 18e vendredi de mobilisation.
Des milliers de manifestants se retrouvent sur la place de la Grande Poste à Alger, le 21 juin 2019, pour le 18e vendredi de mobilisation. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

La population s'est mobilisée pour un 18e vendredi de manifestation à Alger, afin de réclamer un changement de système. Franceinfo est allé à la rencontre de ces jeunes révoltés.

Sous une forte chaleur, des milliers d'Algériens sont descendus une nouvelle fois dans la rue, vendredi 21 juin, pour un 18e vendredi de manifestations à Alger. Après la consigne donnée aux forces de l'ordre par le général Ahmed Gaïd Salah de ne tolérer aucun autre drapeau que "l'emblème national" – ce qui vise implicitement le drapeau amazigh (berbère) – les manifestants ont tenu à démontrer leur unité et leur détermination afin d'obtenir un changement de système.

Pour donner de la voix, le mouvement peut toujours compter sur sa jeunesse, qui reste très mobilisée après quatre mois de manifestations. Voici les témoignages de Billel, Nassira, Merouane, Kenza et Islam. 

Billel : "Nous ne resterons pas silencieux"

Billel, un jeune Algérois de 28 ans, dans la rue Didouche Mourade à Alger lors du 18e vendredi de manifestations, le 21 juin 2019.
Billel, un jeune Algérois de 28 ans, dans la rue Didouche Mourade à Alger lors du 18e vendredi de manifestations, le 21 juin 2019. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

Il est un peu plus de midi quand Billel arrive accompagné de quelques amis sur la rue Didouche-Mourade, près de la place Maurice-Audin, à Alger. "Nous demandons du changement pour nous permettre de progresser dans tous les secteurs, que ce soit politique, social ou culturel", confie ce jeune Algérois de 28 ans. Sur sa pancarte, le message est sans détour : "Nous ne resterons pas silencieux, car rester silencieux revient à mourir."

Atteint d'une maladie génétique rare, le jeune homme est cloué dans un fauteuil roulant. "J'ai du mal à expliquer ma maladie parce que je ne la comprends pas moi-même", glisse-t-il. Il lui est par conséquent difficile de se rendre aux rassemblements, même s'il en a envie. "Je suis seulement venu quatre fois." En descendant dans la rue, Billel se bat aussi pour une meilleure prise en compte des personnes en situation de handicap dans la société algérienne : "Je ne peux pas accéder partout. J'ai du mal à aller dans certains commerces, certains bâtiments comme les cinémas... Et je ne parle même pas de la galère des transports." 

Pour se rendre au travail, Billel doit compter sur son père ou mettre la main au portefeuille. Mais l'allocation versée par le gouvernement aux personnes invalides est seulement de 4 000 dinars par mois (moins de 30 euros). "Pour donner un exemple, un taxi de chez moi au travail me coûte déjà 1 000 dinars", s'exaspère le jeune homme. Billel n'a d'autre choix que de compter sur son salaire (environ 40 000 dinars par mois, soit près de 300 euros) pour vivre de manière autonome. 

Nassima : "On n'a toujours pas eu l'indépendance"

Nassima se tient près de la place de la Grande Poste à Alger, le 21 juin 2019, lors du 18e vendredi de manifestations en Algérie.
Nassima se tient près de la place de la Grande Poste à Alger, le 21 juin 2019, lors du 18e vendredi de manifestations en Algérie. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

"On ne veut plus de ce pouvoir mafieux, on cherche un futur meilleur pour nos enfants", énonce calmement Nassima, venue à la manifestation avec une amie. "Ils tentent de faire des magouilles pour nous diviser, mais nous résistons", s'emporte cette jeune femme de 32 ans, en référence aux déclarations du général Gaïd Salah visant implicitement le drapeau berbère. "On n'a toujours pas eu l'indépendance depuis 1962", poursuit-elle. 

Il nous faut un changement radical avec une période transitoire à la tête de l'Etat.Nassima, 32 ansà franceinfo

Originaire de la région de Tizi Ouzou, la jeune femme, qui préfère rester discrète sur sa profession liée au monde de la justice, ne lésine pas sur son engagement citoyen. Elle a participé à 16 des 18 manifestations du vendredi. "J'ai même fêté mon anniversaire le 1er mars en pleine manifestation. Bon, pour une fois je n'ai pas soufflé mes bougies", sourit-elle. Mais c'est la marche du 8 mars qui restera dans sa mémoire en raison de l'implication des femmes ce jour-là : "Des jeunes, des vieilles, on est toutes sorties dans la rue avec nos différences, nos traditions culturelles, pour réclamer le changement."

Merouane : "Ils ont perdu les fils des marionnettes"

Merouane scande des slogans hostiles au pouvoir, le 21 juin 2019, dans les rues d\'Alger.
Merouane scande des slogans hostiles au pouvoir, le 21 juin 2019, dans les rues d'Alger. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

Depuis le début du mouvement, Merouane, 16 ans, a participé à l'intégralité des 18 manifestations du vendredi et à toutes celles du mardi avec les étudiants. "C'est un devoir ! Chaque citoyen algérien devrait être ici, lance-t-il avec fierté. Notre futur se joue maintenant. On doit récupérer notre destin, car on a déjà perdu soixante ans."

On veut réparer les fautes. On sait comment faire, il faut faire confiance à la jeunesse. Merouane, 16 ansà franceinfo

Le jeune homme arbore deux insignes sur sa chemise, l'un avec le drapeau algérien et l'autre avec les couleurs du drapeau berbère amazigh. Le général Gaïd Salah "ne peut rien dire, c'est un militaire, il doit rester à la caserne. Moi, je suis fier. Ce sont nos origines, on a plus de 2 900 ans d'histoire derrière nous." Merouane passera le bac l'an prochain et il a déjà une idée de ce qu'il veut faire après. "J'aimerais être à la fois ingénieur électronique, journaliste et politicien." Un peu trop ambitieux ? "C'est la moralité de ce mouvement, tout va devenir possible pour les jeunes Algériens", répond-il avec optimisme.

En attendant de voir ses rêves se réaliser, Merouane s'intéresse à l'actualité. Il a d'ailleurs discuté des "gilets jaunes" ces derniers mois avec des amis français et se souvient de leurs craintes de voir le mouvement récupéré par l'extrême droite. "Ici aussi des gens tentent de tirer les ficelles, mais ils ont perdu les fils des marionnettes." 

Kenza : "Il y a beaucoup trop de corruption"

Kenza s’arrête le temps d’une photo dans la rue Didouche-Mourane, le 21 juin 2019 à Alger.
Kenza s’arrête le temps d’une photo dans la rue Didouche-Mourane, le 21 juin 2019 à Alger. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

"Nous manifestons pour nos droits, pour que nous soyons libres et pour que le système dégage", souffle Kenza de sa petite voix. Cette jeune femme de 24 ans est venue marcher dans les rues d'Alger avec ses parents, comme presque tous les vendredis. "J'en ai fait 15 sur 18", sourit-elle. 

Infographiste, Kenza a monté récemment sa petite entreprise pour ne pas avoir à dépendre d'un patron, mais elle fustige les lourdeurs administratives de son pays : "Le moindre papier prend beaucoup trop de temps, que ce soit pour les impôts, pour obtenir un crédit à la banque... Cela peut demander deux, trois ou cinq mois. Le système est mal géré et il y a beaucoup trop de corruption." La jeune entrepreneuse a désormais une idée précise de ce qu'elle voudrait pour le futur politique de son pays : "Place à la jeunesse, avec un président qui aurait 45 ans ou moins et qui serait bien sûr élu démocratiquement."

Islam : "Je veux donner de la visibilité aux problèmes des Algériens"

Islam parcourt la place de la Grande Poste avec son appareil photo à la main, le 21 juin 2019, à Alger.
Islam parcourt la place de la Grande Poste avec son appareil photo à la main, le 21 juin 2019, à Alger. (CLEMENT PARROT / FRANCEINFO)

Juché sur le rebord de l'entrée d'une station de métro, Islam prend en photo une charge policière. "Les policiers frappent les Algériens qui ont un drapeau amazigh", s'indigne-t-il. Ce jeune de 18 ans, qui doit lui aussi passer le bac l'an prochain, publie sur une page Facebook des photos et des vidéos des manifestations, et ce depuis le premier jour du mouvement. "Je veux donner de la visibilité à ces marches et aux problèmes des Algériens, explique le jeune Algérois. Il faut que l'on change de gouvernement. Ce sont tous des voleurs."

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