"On a toujours un temps de retard" : comment la diplomatie française fait face à la révolte algérienne

Des manifestants protestent contre la candidature d\'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, le 3 mars 2019, place de la République, à Paris.
Des manifestants protestent contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, le 3 mars 2019, place de la République, à Paris. (MARIE MAGNIN / HANS LUCAS / AFP)

La relation particulière entre les deux pays interroge sur le rôle de la France dans les changements en cours en Algérie. Entre prudence diplomatique et défense de ses intérêts, l'ancienne puissance coloniale avance à pas feutrés.

"Les relations entre la France et l'Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales", déclarait en 1974 un certain ministre algérien des Affaires étrangères du nom d'Abdelaziz Bouteflika. De fait, depuis le début des manifestations mi-février en Algérie, Paris marche sur un fil diplomatique, avec la volonté de ne froisser ni le régime, ni les protestataires, qui battent de nouveau le pavé, vendredi 12 avril, pour réclamer la fin du "système". Dans ces conditions, "vous êtes fait comme un rat, analyse un ancien diplomate. Soit vous faites quelque chose et vous êtes soupçonné d'ingérence. Soit vous ne faites rien et on vous reproche votre soutien au pouvoir en place."

"Le passé lointain et récent de la France en Algérie nourrit la méfiance chez beaucoup d'Algériens à l'égard de l'ancien colonisateur, ce qui complique la tâche de la diplomatie", décrypte le politologue Mustapha Arihir, enseignant-chercheur en Algérie et spécialiste des relations franco-algériennes. 

Moins on en dit, mieux cela vaut avec l'Algérie. Dans les relations bilatérales, quoi que l'on fasse, ce sera défavorable pour la France.Un ancien diplomateà franceinfo

Durant les premiers jours du mouvement de contestation, l'ancienne puissance coloniale s'est effectivement réfugiée dans le mutisme. Il a fallu attendre le 27 février, cinq jours après la première grande manifestation, pour avoir le début d'une position française axée sur la neutralité. "C'est au peuple algérien et à lui seul qu'il revient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir", déclare Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gouvernement. Une ligne prudente répétée à plusieurs reprises par le Quai d'Orsay dans les jours suivants.

Le 6 mars, Edouard Philippe répond à ceux qui s'interrogent sur la discrétion française face aux événements. "Nous n'avons aucune indifférence mais nous ne voulons nous livrer à aucune ingérence", assure le Premier ministre sur BFMTV. Or "cette position du 'ni indifférence, ni ingérence' peut s'appliquer à tout pays sauf à l'Algérie", estime le politologue Naoufel Brahimi El Mili, auteur du livre France-Algérie : 50 ans d'histoire secrète. 

"Il n'y a pas eu beaucoup d'anticipation"

Malgré tout, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, insiste encore sur l'importance de "la stabilité" en Algérie. "C'est le premier intérêt de la France dans ce pays", assume un ancien ambassadeur de France à Alger. "Paris préfère généralement le statu quo. Le pouvoir français a partagé l'analyse du pouvoir algérien sur la possibilité de faire passer en force Bouteflika pour un cinquième mandat", résume Naoufel Brahimi El Mili. 

Dans cette logique, Emmanuel Macron salue, le 12 mars sur Twitter, la décision du président Bouteflika de reporter les élections et de ne pas se représenter. Il évoque ainsi une "nouvelle page pour la démocratie algérienne", provoquant un tollé chez les manifestants algériens.

Vendredi 15 mars, dans les rues d'Alger, les pancartes ciblent la France : "L'Elysée, stop ! On est en 2019, pas en 1830""C'est le peuple qui choisit, pas la France", "Macron, occupe-toi de tes 'gilets jaunes'". 

Un manifestant algérien pose devant une banderole, le 26 mars 2019, à Bejaïa.
Un manifestant algérien pose devant une banderole, le 26 mars 2019, à Bejaïa. (RYAD KRAMDI / AFP)

"C'est la première fois qu'un président français est visé nommément par les manifestants. Même Valéry Giscard d'Estaing, avec qui les relations étaient très difficiles, n'avait pas eu cet honneur, observe Naoufel Brahimi El Mili. Il s'agit quand même d'une décision anticonstitutionnelle saluée par la France." "Cela revient à dire 'Bravo Bouteflika, tu t'es bien débrouillé', renchérit l'ancien ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner. C'est très maladroit." Pour Mustapha Arihir, "la diplomatie française n'a pas appris des erreurs du passé. Elle aurait pu mieux gérer si elle avait affiché ses distances par rapport à ce qui se passe en Algérie."

C'est très difficile d'anticiper, mais au fond, ce qu'attendent les manifestants et le pouvoir, c'est que la France ne dise rien.Un ancien ambassadeur de France à Algerà franceinfo

"La diplomatie française a toujours un temps de retard en ce moment en Algérie, tacle encore un ancien ambassadeur. Il n'y a pas eu beaucoup d'anticipation. Quand j'ai évoqué la situation il y a six mois, en parlant de la momification du président, j'ai senti que ça gênait les autorités françaises…" Selon ce diplomate, la France a une crainte exagérée des effets d'une déstabilisation en termes migratoires et sécuritaires. "Dans les années 1990, avec la guerre civile, il y a eu seulement 100 000 migrants, rassure l'ancien ambassadeur. On a aussi un complexe d'ancien colonisateur. Tout cela peut expliquer le silence, le louvoiement et une certaine complaisance envers le régime."

Le traumatisme de la colonisation

En Algérie, la moindre déclaration française peut être mal interprétée. Les blessures causées par les 132 années de colonisation et la guerre d'indépendance ne sont pas toutes refermées. "Il y a une susceptibilité terrible du côté algérien, qui vient de la guerre", rappelle Bernard Kouchner. L'ancien ministre se souvient d'en avoir fait les frais après avoir estimé, dans une interview au JDD en 2010qu'il faudrait attendre encore une génération pour voir les relations franco-algériennes s'apaiser. "J'ai été surpris de voir qu'ils prenaient ça très négativement, se souvient-il. Je me suis réexpliqué, mais ce n'était pas possible de se faire entendre…"

"Il y a un traumatisme très, très profond. On a cru que ce serait réglé en deux générations et ce n'est pas le cas. Cela reste très, très compliqué", constate un diplomate. L'hostilité de la rue algérienne s'explique aussi par des calculs politiciens. "Depuis la guerre d'indépendance, le système politique algérien a construit sa légitimité sur l'hostilité envers la France", poursuit ce même diplomate.

Le pouvoir algérien a toujours discrédité ses adversaires en les traitant 'd'alliés de la France', cela a toujours fait partie de la rhétorique du pouvoir.Naoufel Brahimi El Mili, politologueà franceinfo

"Ce fantasme de la main française qui réglerait les choses en coulisses engendre des 'fake news' très relayées via les réseaux sociaux", poursuit Naoufel Brahimi El Mili. Une rumeur insistante assure que le gaz algérien serait ainsi livré gratuitement à la France. Le chercheur évoque aussi la fausse information circulant sur internet d'une réunion secrète organisée entre l'ancien patron des services secrets algériens (Mohamed Mediène, dit Toufik) et le renseignement français : "Parfois, la rumeur dit que l'ambassadeur de France à Alger aurait assisté à la réunion, à tel point que l'ambassade a été obligée de faire un démenti."

"Des signaux discrets"

Ce contexte explique la grande prudence de la diplomatie française. Après le tweet d'Emmanuel Macron, le Quai d'Orsay s'est borné à saluer le "civisme" et la "dignité" du peuple algérien. Et au lendemain de l'annonce de la démission d'Abdelaziz Bouteflika, Jean-Yves Le Drian a exprimé sa confiance "dans la capacité de tous les Algériens à poursuivre cette transition démocratique". Difficile d'aller plus loin, selon un ancien ambassadeur de France à Alger : "Les marges de manœuvre sont très limitées parce qu'on n'a pas de prise sur les événements. On peut juste envoyer des signaux, qui doivent être discrets."

Moins on en fait, mieux ça se passe. Cela nous permettra de gérer en coulisses nos intérêts avec le futur pouvoir.Un ancien diplomateà franceinfo

Car la France ne perd pas de vue ses intérêts et les diplomates ne restent pas les bras croisés. "J'imagine qu'ils cherchent à comprendre ce qui passe, qu'ils restent en contact avec toutes les personnes qui peuvent les informer en Algérie", croit savoir un ancien ambassadeur de France à Alger. "Concrètement, il y a des contacts avec des personnalités civiles de la société algérienne, mais aussi entre militaires français et algériens", confirme Naoufel Brahimi El Mili.

Paris veille d'abord à ses intérêts économiques. "La France reste un des premiers partenaires commerciaux de l'Algérie, les entreprises françaises sont bien représentées (notamment dans le domaine pharmaceutique, des transports, du bâtiment…). Et il y a aussi l'enjeu de l'achat de gaz", détaille un ancien ambassadeur. Pas moins de 10% du gaz consommé en France vient d'Algérie. Celle-ci "a toujours respecté ses engagements, donc je ne pense pas qu'il y ait de grosse inquiétude sur ce point", rassure Naoufel Brahimi El Mili.

L'autre crainte vient d'une possible déstabilisation de la région, notamment du Sahel où la France continue de lutter à distance contre des groupes armés jihadistes. "Selon moi, l'armée algérienne fait le minimum dans la stabilisation du Sahel. Donc on peut juste espérer que cela s'améliore", estime une source diplomatique. 

"Une affaire interne à la France"

Toute l'action de la diplomatie française consiste donc à préparer l'avenir à l'abri des regards pour ne pas donner l'impression d'interférer dans les affaires du peuple algérien. "C'est aussi une affaire interne à la France, vu l'importance de la communauté franco-algérienne", justifie un ancien diplomate. Il évoque ainsi les personnes qui traversent la Méditerranée chaque vendredi pour aller manifester. 

"Quelle que soit l'Algérie qui sortira de la situation actuelle, elle aura besoin sans doute à un moment d'un accompagnement, qu'il soit économique ou autre", complète un ancien ambassadeur. "Dès que le mouvement aura achevé sa révolution, il faudra demander avec précaution ce que l'on peut faire, confirme Bernard Kouchner. Mais pour l'instant, il faut attendre et faire confiance à la jeunesse algérienne."

Il y a tout un avenir formidable entre l'Algérie et la France. Il ne faut surtout pas le manquer, le gâcher.Bernard Kouchnerà franceinfo

Toutefois, "il reste une vraie haine des Français. Il faut faire très attention, s'inquiète l'ancien ministre des Affaires étrangères. La jeunesse n'a pas connu la guerre, mais ses parents la lui ont expliquée. Il y a eu beaucoup de morts dans toutes les familles." Ce rapport d'amour-haine est illustré par une anecdote rapportée par un ancien ambassadeur à Alger : "Il y a quelques années, la femme de l'ambassadeur de Suisse prend l'ascenseur avec un Algérien fumant un cigare. Elle lui demande de l'éteindre et ce dernier répond : 'Cela ne vous a pas suffi de nous emmerder pendant 130 ans, il faut que vous veniez faire encore la loi chez nous'. Elle lui rétorque : 'Ecoutez monsieur, je ne suis pas française.' Et ce dernier de s'exclamer : 'Ah, parce qu'en plus vous n'êtes même pas française !'"

Vous êtes à nouveau en ligne