Limogeage du PDG du géant algérien des hydrocarbures : "On a l'impression qu'il y a un lynchage médiatique"

Abdelmoumen Ould Kaddour, PDG du groupe Sonatrach, le 16 janvier 2018.
Abdelmoumen Ould Kaddour, PDG du groupe Sonatrach, le 16 janvier 2018. (RYAD KRAMDI / AFP)

Invité sur France Inter mercredi, Noureddine Benissad, avocat et président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme, est revenu sur le limogeage mardi du PDG du groupe pétrolier Sonatrach et l'incarcération de la première fortune d'Algérie, le PDG du groupe privé Cevital, soupçonnés de corruption.

"Le système qui veut mener l'opération mains propres en Algérie est lui-même basé sur la corruption", a dénoncé mercredi 24 avril sur France Inter Noureddine Benissad, avocat et président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme, après le limogeage mardi d'Abdelmoumen Ould Kaddour, le PDG du groupe pétrolier Sonatrach et l'incarcération de la première fortune d'Algérie, le PDG du groupe privé Cevital, soupçonnés de corruption. "On ne sait pas exactement ce qu'on reproche à ces personnes."

franceinfo : Qu'est-ce qui est en train de se passer en Algérie, c'est l'opération mains propres ?

Noureddine Benissad : La corruption est devenue un sport national en Algérie et la lutte contre la corruption est une des revendications des Algériens. Le problème, c'est que le système qui veut mener l'opération "mains propres" est lui-même basé sur la corruption. La grande délinquance financière est intimement liée au système politique. C'est le système politique qui a fabriqué tous ces oligarques. Simplement, aujourd'hui, sur ces dossiers-là, il y a un déficit de communication institutionnel. On ne sait pas exactement ce qu'on reproche à ces personnes. Le parquet d'Alger doit communiquer sur les éléments objectifs du dossier sans violer la présomption d'innocence et le secret de l'instruction.

C'est-à-dire que la justice algérienne n'est pas complètement indépendante ?

L'indépendance de la justice est liée à la séparation des pouvoirs, sauf qu'aujourd'hui la justice est sous l'hégémonie du système politique. Il y a des injonctions politiques qui sont faites à la justice. On ne peut pas parler de l'indépendance de la justice sous un régime autoritaire. C'est la démocratie, le respect des droits de l'homme, l'état de droit qui permettent l'indépendance de la justice, sauf qu'aujourd'hui on n'est pas dans ce scénario.

À travers ces interpellations d'hommes d'affaires, est-ce que ça veut dire que le pouvoir, qui se sait à bout de souffle, sacrifie des têtes et abat ceux-là même qui auparavant servaient ses intérêts, c'est possible ?

Oui c'est possible. Aujourd'hui on n'a même pas les éléments qui leur sont reprochés. On a l'impression qu'il y a un lynchage médiatique. On juge les gens, on jette les gens en pâture. Ce n'est pas nouveau, sauf qu'avant on s'attaquait à la petite délinquance et qu'aujourd'hui on s'attaque à la grande délinquance financière. Mais il faut que ça se passe dans les règles de l'art, dans le respect de la présomption d'innocence.

Vous, en tant qu'avocat, en tant que président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme, vous êtes inquiet ?

Bien entendu. Mais on évoque depuis trente ans les dysfonctionnements de la justice. On dit que seul un état de droit pourra garantir l'indépendance de la justice. Il faut des réformes profondes du système judiciaire, il faut notamment revoir la loi organique sur le conseil supérieur de la magistrature qui gère la carrière des juges et qui est présidé par le ministre de la justice. Il y a donc une mainmise du pouvoir politique sur la justice, et c'est ce que nous dénonçons. Il faut se rapprocher des normes internationales en termes de procès équitables, du respect du droit de la défense, mais cela ne peut se concevoir que dans le cadre d'une démocratie. Mais pour cela, il faut attendre que l'Algérie aille vers une vraie transition démocratique.

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